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Full text of "Les invasions des sarrasins en Provence pendant le viiie, le ixe et le xe siècle"

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600006832P 



■il 



.^ I 



LES 



INVASIONS DES SARRASINS 

EN PROVENCE 

PENDANT LR VTir, LE W" ET LE X" SIÈCT.E 

Par 
G. DE REY 



#i^w v^/wwvw W k/W- 



Ouvrage qui a eblfnu la mrdaillp d'or de la $Ufié(«f liltérairi» d*Apl, an tmann 
hii(orii|Uf de 1877, Ion du rouronurmrnt de Suinte Anne 



MARSEILLE 

TYPOGRAPHIE MARIUS OLIVE 

RUE SAINTE, 39. 

1878 






— 4 



repère utiles dans l'étude difficile de nos propres 
désastres. 

Plusieurs auteurs espagnols ont écrit Thistoire 
de la conquête arabe. Le plus sûr, parce qu'il a 
vécu dans ces temps malheureux, est Isidore de 
Béja. C'est à l'aide de sa chronique, que nous étu- 
dierons les premières années du VHP siècle, sans 
trop nous préoccuper de ce qui a été écrit depuis, 
comme n'ayant pas une égale autorité. 

Le dernier des rois Visigoths est Rodrigue, qui 
avait usurpé le trône sur Witîza, en l'année 71 1 . 
En eflfet Isidore de Béja nous dit : « L'an de l'ère 
749 , 4® année du règne de Justinien , 5® de 
« Valid, et 92® de l'hégire, Rodrigue, sur l'invi- 
« tation des grands, s'empare du trône. » 

L'année 749 de l'ère d'Espagne correspond à 
71 1 de J.-C. ; il en est de même de la 92* de l'hé- 
gire, de janvier au 18 octobre; Justinien (1), 
d'après notre auteur, ayant été rétabli sur le trône 
de Constantinople en 707, la 4** année de son règne 
finit également en 71 1 ; enfin Valid, toujours d'à- 



.. » 



.V. 
(1) D'après VArt de vérifier les dates, la restauration de 

Justinien est de la fin de 70b, et Vaûd monta sur le trône 
des Califes le 10 octobre d» la même année. Isidore de Béja 
se trompe souvent en donnant la date des avènements soit 
des Califes, soit des Empereurs de Constantinople, ce que 
réloignement excuse 4ssez ; mais, ces erreurs une fois re- 
connues, on peut saivj^ ses calculs toujours exacts. 






près Isidore de Béja, ayant succédé au calife Abdo- 
maiek en décembre 707, la 5* année de son règne, 
comptée sur le calendrier arabe, dont les années 
ont onze jours de moins que les nôtres, commence 
vers la mi-octobre 71 1 . 

Cette année 749 de Tère et 71 1 de J.-C. est donc 
à la fois la 92® de Thégire, la 4* de Justinien, et 
dans ses deux derniers mois la 5^ de Yalid. 

L'usurpation de Rodrigue doit donc être placée 
vers la fin octobre de Tan 71 1 de J.-C. 

Combien de temps Rodrigue porta-t-il la cou- 
ronne d'Espagne? Une chronique, citée par Baro- 
nîus (t), et la Généalogie des rois Goths lui donnent 
trois ans de règne. Rodrigue de Tolède entre dans 
quelques détails ; il raconte que l'usurpateur en- 
voya k Cordoue Witiza, qu'il priva de la vue, et 
régna deux ans de concert avec lui, et un an seul. 
Ces auteurs se contredisent dans les dates. Ro- 
drigue Ximenès met la première invasion de 
l'Espagne à 7;50 de Tère, c'est-à-dire 71 2 de J .-C. ; 
Baronius à 752 de l'ère, c'est-à-dire 71 4 de J.-C . 
Tous dgix s'accordent à dire que les Visigoths 
résistèrent d'abord if ces tentatives, dirigées par 
ftes ih^s^ti'es^.fe Ç^ijiji^^ l^leit, gouverneur de Tan- 
geTyw^t'les dèiixfiU'da^feîidéch^ Witiza; mais 

f • •• • .>»'. ■ • . 

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(1) Ann. Eccl. T. 8, p. 671. . .jù. 

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**» >*. ..-■ ' 






^ 6 — 

qu*alors Muza, généralissime de Valid, passa en 
Espagne avec de nouvelles troupes, et écrasa l'ar- 
mée chrétienne. 

Voyons maintenant notre guide de confiance, 
Isidore de ^éja. Il ne donne à Rodrigue qu'un an 
de règne : « regnumhortantesenatu invadit; régnât 
« anno uno. » Cette année de règne court du mo- 
ment de l'usurpation définitive de Rodrigue, c'est- 
à-dire de la fin de 71 1 ; en sorte que cette assertion 
ne contredit pas expressément Topinion de ceux 
qui font régner ce prince deux ans avec Wiliza, à 
condition que ce soient les années 710 et 71 1 . 

« Rodrigue, dit Isidore, leva une armée contre 
« les Arabes et les Maures que Muza avait envoyés, 
« c*est-à-dire Tarie, Abuzara et les autres, qui 
a depuis longtemps faisaient des courses dans ses 
« états, et ravageaient ses villes. Il livra bataille la 
« 5® année du règne de Justinien, 93® des Arabes, 
« 6® de Valid, 750« de l'ère espagnole. L'armée 
« des Goths fut mise en fuite, et Rodrigue succom- 
(( baperdant à la fois sa couronne et sa patrie, o 

Voyons s'il y a concordance entre ces diverses 
dates. L'auteur a placé précédemment la restau- 
ration de Justinien h Tan 707 de J.-C. ; c'est une 
erreur, mais enfin c'était sa croyance. D'après lui,^ 
la 5® année de Justinien-étaitdonc l'année 712. 
D'après lui encore,\et suivant ses calculs précé- 



dents, la 6" année de Valid commença en septem- 
bre 712. L'an 93 de l'hégire court du 19 octobre 
7H au 6 octobre 71 2. Enfin Tan 750 de Tère cadre 
avec 71 2 de J.-C. Par conséquent, une partie de 
septembre et d'octobre 712 appartient simulta- 
nément k la 5^ année de Justinien, k la 6^ de Yalid 
et à la93« deThégire. 

Notre chroniqueur est donc d'accord avec lui- 
même ; et, donnant k Rodrigue, couronné k la fin 
de 711, -lin an de règne, c'est avec raison qu'il 
place sa chute k la fin de Tannée 712. 

Isidore de Béja insiste ailleurs sur cette date. 
Il met lV,ntrée de Muza en Espagne k 350 ans 
environ du commencement de l'empire des Goths, 
et donne pour date k la fondation de cet empire 
l'an 400 de tère espagnole, c'est-k-dire 362 de 
J.-C.; 362 et 350 font bien 712. 

Sur le témoignage de cet historien, nous met- 
trons donc la chute de l'empire visigoth au mois 
de septembre ou d'octobre 712. 

La conquête de l'Espagne fut rapide, et après 

quelques années, les Musulmans étaient en état de 

passer dans la^éptimanie, qui avait appartenu aux 

^isigoths, et quîils rëgiahiaient comme leur reve- 

'^^ïitdo droit. Isidore de Béji. attribue la première 

^^^aque des Sarrasins dç^dèe^oôlé des Pyrénées k 

^'^'^hor, lieutenant dn JEsf^^^ 









" Du temps de Soliman, dil-it, Alahor employa 
« près de trois aimiîes ï combattre et k pacïlier les 
« esprits; il marcha sur la Gaule Narbonaise, et 
« peu après redescendit dans le sud de l'Espagne 
B pour établir des impôts. C'est ainsi que furent 
« remplies les trois années de son gouverne- 
a ment. » 

Cette agitation de l'Espagne provenait des essais 
d'indépendance qu'avait tentés le prédécesseur 
d'Alahor, essais qui avaient irrité les Arabes, et 
sans doute donné un peu d'espoir au patriotisme 
des vaincus. Peut-iHre l'expédition contre la Septi- 
manie ne fut-elle qu'un moyen de détourner les 
esprits des troubles de l'intérieur. 

Cherchons, si la chose est possible, à préciser 
l'époque de cette tentative infructueuse. 

Et d'abord ce fut sous le règne de Soliman. Né- 
gligeons ici la chronologie d'Isidore de Béja, in- 
correcte, comme nous l'avons déjii remarqué , 
lorsqu'il s'agit des Califes de Bagdad ; les dates de 
leurs avènements sont sûrement établies par les 
historiens Arabes, et ne sont pas à discuter. Soli- 
man monta sur le trône au commchcomentde715 
de J.-C. ; il mourut le 3 octobre 717 ({). L'an de 
l'ère 750, 97" des Arabes, c'est-à-dire dans k^ 



(l) ,l''[ ((e cérilier les ilales. 



1 









— — 

quatre derniers mois de7t5de J.-C, il nomma 
Alâhor son lieutenant en Espagne, à la place d'Âb- 
^«1 dalaziz, qui venait d'être assassiné (4). Donc, en 
^ao!?j considérant d'un côté qu'AIahor arriva en Espagne 
Uafin de 745, d'un autre qu'il marcha contre la 
Narbonaise du vivant de Soliman, et qu'à la mort 
de ce prince, le 3 octobre 747, il était, comme 
nous l'apprend notre chroniqueur , à Cordoue , 
c'est-à-dire fort loin des Pyrénées, occupé k repri* 
'lier des séditions et k remplir le trésor, nous 
devons en conclure que son expédition est de 74 6. 
Ou au plus tard des premiers mois de 747. 

En 74 8, Zama fut nommé à la place d'Alahor (2); 
^l acheva l'établissement des impôts commencé 
^Vant lui, divisa les terres des vaincus entre les 
Conquérants ; puis reprit les projets de son pré- 
décesseur contre la Septimanie, marcha sur Nar- 
l>onne et s'en empara. 

Nous avons, à partir de cette époque, une nou- 
velle source de documents importants, à laquelle 
ï^ous pouvons puiser avec confiance ; c'est la 
chronique de.Moissac. Elle raconte en ces termes 
l'învasioQ de la Spptim^nie : 

« Senia, roi* des. Sarrasins, la neuvième année 
• deleljrpiï(riéeen»Esgag/ie,aw^siégeNarbonne. » 

» 

(^) Isidori Pacensis chron, 
(^> Ibid, 



' %;•> ^ .. 









— 10 -^ 

Si, par rentrée des Sarrasins en Espagne, on 
entend la défaite de Rodrigue, c'esl-k-dire septem- 
bre ou octobre 712, la neuvième année commença 
en octobre 720, et le siège de Narbonne ne peut 
être placé avant le mois de novembre. Cependant 
une charte citée par M. de Marca porte : Tempore 
quod regnavit Aumar, Ibin-Avmai* régente Nar- 
bone (1). a Sous le règne d'Omar, tandis qu'lbin- 
« Omar gouvernait Narbonne. » Si les Sarrasins 
occupaient Narbonne sous le règne d'Omar, il faut 
nécessairement qu'ils s'en fussent emparés avant 
le iO février '720, date de la mort de ce prince. 
L'embarras est grand, et pour en sortir il faut 
compter les neuf annéesde la chronique de Moissac, . 
non de la défaite de Rodrigue, mais de la première 
entrée des Sarrasins en Espagne, qu'on peut mettre 
aux derniers mois de 71 i . De cette façon, la 
huitième année de leur séjour finit avec li 9, et 
Narbonne peut avoir été prise ou en décembre 
719 ou en janvier 720. 

La chronique de Moissac continue : a II assiège 
« Narbonne, la prend, ordonne le massacre des 
« hommes de cette ville, et envoie captifs en Espa- 
« gne les femmes et les enfants. Cette même année, 
« le troisième mois, ils vont assiéger Toulouse. » 

(l) Hist. da FMnfjuecloc «1(3 D. V.iissotto. T. 1. p. 087. 



— 11 — 

In ipso anno, c'est-à-dire toujours la neuvième 
année depuis Tinvasion de TEspagae, 720 ; mense 
tertio, le troisième mois, soit de cette neuvième 
année, soit depuis le passage des Pyrénées, épo- 
ques qui d'ailleurs, d'après le calcul précédent, 
doivent à peu près coïncider. 

Continuons la lecture de la chronique de 
Moîssac : 

« Pendant qu'ils assiégeaient Toulouse, Eudes, 
« prince d'Aquitaine, sortit contre eux avec ses 
« soldats Aquitains ou Francs, et les attaqua. Les 
• Sarrasins tournèrent le dos, et la plupart d'entre 
^ eux furent massacrés. » 

La route de Narbonne à Toulouse fut longue a 
parcourir , ou bien le siège prit beaucoup de 
lemps, car la victoire du duc Eudes est seulement 
de l'année 721 . Nous trouvons cette date dans 
* plusieurs chroniques, celles d'Hépidan, de S. Bé- 
nigne, les annales Pétaviennes, Nazariennes et 
plusieurs autres ; et toujours à peu près dans les 
mêmes termes ; 
Dccxxi. Ejecit Heudo Sarcinos de Equitanid. 
QuelquieiB auteurs ont même voulu retarder la 
bataille de ToulouSe'.dîitrï an ou deux, en s'appuyant 
sur l'autorité de PaLûJ J)jacre et d'Anastase le Bi- 
bliothécaire, qui mettent la victoire d'Eudes dix 
îiDnées entières après l'occupation de l'Espagne'. 



♦Va» 



— 1-2 — 
Mais le lexte de Paul Diacre et d'Anastase ren- 
ferme une confusion si flagrante entre la victoirt? 
de Toulouse et celle de Tours, qu'on est Lien 
autorisé à ne pas accepter leuropinion. 

D'ailleurs voici une nouvelle preuve qu'il faut 
mettre & 721 le triomphe du duc d'Aquitaine. Zama 
avait péri sous les murs de Toulouse ; Ambiza lui 
fut donné pour successeur, un mois après sa mort. 
Or, Isidore de Béja nous dit qu'il prit son gou- 
vernement œrd 7Si), arabum 103, ce qui corres- 
pond aux six derniers mois de 721. La défaite 
de Zama est donc du commencement de la même | 
année. 

Autre preuve encore. Ambiza voulut venger I 
les armes Arabes et repassa les Pyrénées. Isidore 
de Béja nous apprend qu'il mourut à la fin de cette 
expédition, après avoir gouverné l'Espagne quatre 
ans et demi, et que soQ successeur Jahic fut nommé 
in œrd 763, anjw Arabum 1 07, c'est-à-dire k partir 
de mai 725 de J.-C. Ces quatre ans et demi du 
gouvernement d'Ambiza, à placer entre le siège 
de Toulouse et la seconde moitié de 725, mettent 
bien la défaite de Zama dans les six premiers 
mois de 72'! . 

La chronique de Moissac nous raconte ainsi 
cette nouvelle guerre : 

« Ambizaj roi des Sarrasins, attaque la Gaule 



^ cinq ans plus tard, avec une armée formidable ; 
^ îi prend Carcassonne, s*avanoe jusqu'à Nîmes 
<( sans résistance, er envoie à Barcelone les otages 
» qu'il se fait livrer. » 

Ils allèrent même beaucoup plus loin que Nîmes. 
En effet, à cette même date, la chronique de 
Moissac ajoute : Augristodunum dvitatem des- 
truxeruntf o ils détruisirent Âutun » ; et d'après 
• y Histoire du Languedoc^ de D. Vaissette, c'est à 
cette même année qu'il faudrait mettre le siège 
de Sens, que Tévêque Ebbon fit lever par une 
sortie vigoureuse des habitants. 

C'était la première fois que les Musulmans 
attaquaient la France proprement dite ; Sarcini 
venerunt primitus, disent les annales Nazariennes 
et celles d'Hépidan ; et les chroniques de S. Bé- 
nigne : Sarraceni irruerunt in Galliam. 

Si les Sarrasins purent traverser ainsi la France 
entière, c'est que le duc Eudes, que dans leur 
marche vers le nord ils avaient laissé sur leur 
gauche, ne les attaqua pas, et que Charles-Martel, 
dans les états duquel ils firent une invasion si 
audacieuse, était alors occupé en Bavière. 

Le résultat de leur expédition fut, avec beau- 
coup de butin, la conquête de la Septimanie, oii 
depuis la bataille de Toulouse ils n'avaient con- 
servé que Narbonne, 



— 14 — 

Sur la foi de Bède, plusieurs bons auteurs ont 
placé en 729 un^ nouvelle invasion des Sarrasins 
en Gaule. Bède s'exprime ainsi : 

« L'an 729 de rincarnaiion, .apparurent deux 
« comètes auprès du soleil , et leur vue répandît 

« la terreur Elles parurent au mois de janvier 

« et durèrent presque deux semaines. En ce 
« temps-là les Sarrasins ravageaient cruellement 
« les Gaules, et eux-mêmes peu après, dans cette 
« même province, payèrent le prix de leur per- 
fidie ». (i). 

Anastase le Bibliothécaire, dans sa vie de Gré- 
goire II, parle aussi de l'apparition de ces comètes, 
en l'an 729, Indict. XII. Le fait est donc constant. 
Mais faut-il placer en la même année l'invasion 
dont, suivant Bède, elles étaient l'annonce ? Je ne 
le pense pas. Bède n'est pas assez explicite à ce 
sujet ; il semble même vouloir parler ici de l'ex- 
pédition conduite par Abdérame en 732, puisqu'il 
ajoute que peu après les Sarrasins furent exter- 
minés. 

Il est vrai que son Histoire ecclésiastique s'ar- 
rête à l'année précédente, 731 ; mais il peut y 
avoir ajouté ce détail après coup. Et même un fait 
semble justifier cette supposition, qui est du 

(0 Hist, EccL Angl Sax, L, 5, c. 23. 



— 15 — 

P. Pagi (1) ; c'est que le chapitre 24, qui est une 
récapitulation de tout Touvrage, porte seulement 
à la date de 729 : Cometœ apparuerunt. Si le texte 
primitif avait fait mention de Tinvasion musul- 
mane, sans doute cette sorte de table eut relaté 
cet événement, autrement remarquable que l'ap- 
parition d'une comète. 

D'ailleurs la chronique d'Isidore de Béjà nous 
fait bien voir que les Sarrasins ne purent rien ten- 
ter contre la France, en cette année. 

En effet, en 728 Oddifa est nommé gouverneur 
d'Espagne ; c'était un homme léger qui n'entreprit 
rien d'important ; il siégea six mois. En 729, 
Âutuman lui succède ; il siège cinq mois, et meurt. 
Son successeur, du même nom, ne reste en Espagne 
que quatre mois. Vient ensuite Âlhaytam, dont le 
gouvernement de dix mois fut occupé par des dis- 
sensions intérieures, et qui fut enfin remplacé par 
AMérame. 

Où mettre, parmi tous ces bouleversements, une 
expédition importante ? Nous croirons donc que 
f'est à tort que l'on a voulu faire dire au Vénéra- 
ble Bède, qu'en l'année 729 les Arabes étaient 
entrés en France. 
Mais après sept années de répit, voici venir 

(1) Critica in Baron, an. 729. 



— 16 — 

une nouvelle invasion, et la plus redoutable que 
les Sarrasins eussent encore tentée. 

En 732, sous la conduite d'Ahdérame, ils pren- 
nent Bordeaux, détruisent l'armée du duc Eudes 
et pillent Poitiers. La France allait subir le sort de 
l'Espagne, sans le génie du duc d'Austrasie, Char- 
les-Martel, qui écrasa non loin de Tours leurs 
innombrables bataillons. 

Le deuxième continuateur de Frédégaire, et 
beaucoup d'annalistes après lui, ont accusé le duc 
Eudes d'avoir alors attiré les Sarrasins dans les 
Gaules. 

II n'est pas de notre sujet de chercher à le 
disculper. Disons cependant que la bonne foi du 
continuateur de Frédégaire a été à cette occasion 
justement suspectée; qu'Isidore de Béja, dans 
lequel se trouve le récit des événements de cette 
période, ne laisse rien soupçonner de semblable, 
et que diverses chroniques nous apprennent au 
contraire qu'Eudes et Charles-Martel firent alors 
cause commune. 

Karohis auxilio Eudetis in Aquitaniâ contra 
Saracenos pugnat (1). — Karolus cum Eudone con- 
tra eos pari concilio dimicavei^unt (2). 

Du temps de Charlemagne et de Louis le Dé- 

(1) Ann. Ottenburani. Pertz. 

(2) Ann, Magdeb, 



— 17 — 

bonnaire, les Juifs seuls étaient accusés d'avoir ap- 
pelé les Sarrasins, et pour ce crime subissaient clia • 
que année à Toulouse une punition infamante (1). 

Enfin, Eudes fut la première victime de ces Sar- 
rasins, qu'on Taccuse d'avoir attirés; et c'est lui qui 
détermina leur défaite, en les attaquant à dos pen- 
dant la bataille de Tours. 

Nous n'étudierons cette invasion, la plus for- 
midable de toutes, qu'au point de vue chronologi- 
que, nous bornant à justifier la date de 732, géné- 
ralement acceptée comme celle de la victoire de 
Charles-Martel. 

La chronique d'Herman le Raccourci et les 
annales de Fulde disent 726 ; 

Sigebertde Gemblours dit "730 ; 

La chronique de S. Bénigne: 733. 

Toutes les autres chroniques et annales, et elles 
sont nombreuses, donnent la date de 732, et la 
plupart ajoutent que ce fut un samedi du mois 
d'octobre. 

Abdérame, d'après Isidore de Béja, avait été 
fait gouverneur d'Espagne l'an 769 de l'ère, c'est- 
à-dire 731 de J.-C; 113® de l'hégire qui com- 
mence le 15 mars 731, et 9*^ du calife Hcscham, 
encore 731 d'après sa manière de compter. Il ne 



(l) VitaS, Theodardt, 

2 



— 18 — 

traversa les Pyrénées qu'après avoir fini uoe guerre 
civile importante, et par conséquent ne put se troo- 
ver en présence de Cbarles-Martel avant 733. 

Quant à la date de 733, nous ne nous y arrête- 
rons pas, parce qu'on ne la trouve indiquée que 
dans les seules chroniques de S. Bénigne, et en 
ternies pas suffisamment précis. 

Telle est la chronolc^e des invasions arabes eo 
Septimanie et en Aquitaine. M. Reinaud, qui a 
raconté ces événements en s'appuyant sur les écri- 
vains maures, leur a donné parfois des dates dif- 
férentes de celles que nous venons d'indiquer (I). 
Nous avons préféré nous en tenir au récit d'Isidore 
de Béja et de quelques auteurs contemporains, 
parce que les Arabes n'ont rien écril, de noo! 
connu, qui soit antérieur aux dernières années de 
X' siècle (2). 

La tentative d'Abdérame est la dernière des 
Sarrasins sur la France proprement dite. Mais ib 
restaient maîtres de la Septimanie, et de là ils por- 
tèrent dans la suite tous leurs efforts contre b 
Provence, trop voisine du malheureux empire des 
Goths, et que d'ailleurs ils connaissaient déjà. 



(1) Incoêion den Sarroêins en France par H. Reioa**» 
m«'inlin; <!•• riiLstitiit. 

(l) Ibid. lalroductîoo p. XIV. 



CHAPITRE PREMIER 

Invasions des Sarrasins en Provence, sous le 
règne de Charles-Martel 



Le premier titre qui, en Provence, mentionne 
les ravages des Sarrasins, est un écriteau trouvé 
iiSaint-Maximin, dans le tombeau de Sainte Marie- 
Magdeleine. Ce titre, dont Taulhenticité a été vive- 
ment contestée, et non moins vigoureusement 
défendue, est assez important pour que nous en 
résumions ici l'historique, déjà cependant rap- 
porté bien des fois. 

En 1279, le prince de Salerne, fils de Charles 
d'Anjou, entreprit la recherche des reliques de 
Sainte Magdeleine, que la tradition disait cachées 
dans une crypte de l'Eglise de Saint-Maximin. Les 
fouilles faites en sa présence amenèrent la décou- 
verte d'une tombe de marbre, dans laquelle était 
un corps, et avec ce corps un parchemin déjà altéré 
par le temps et l'humidité, qui fut lu comme il 

suit : 

« Anno nativitatis Dominicœ Septingentesimo 



— 20 — 

« decimOy VP mensis Deçembris, in nocte secre- 
a tissime^ régnante Clodoveo piissimo francorum 
a rege, tempore infestationis gentis Sarracenorum, 
a iranslatum fuit corpus hoc carissimœ et vene- 
« randœ bealœ Mariœ Magdalenœ de sepulcro sua 
« alabastri in hoc marmoreo, timoré dictœ gentis 
« perfidcBj quia securius est hic, amoto corpore 
(i Çedonii{\), » 

a L'an de la nativité de N. S. sept cent dix, le 
« 6 du mois de décembre, dans la nuit, et en se- 
(( cret, sous le règne de Clovis, très-pieux roi des 
« Francs, au temps des ravages des Sarrasins, le 
(( corps de la très-aimée et très-sainte Marie- 
« Magdeleine fut porté de son sépulcre d'albâtre, 
« dans cette tombe de marbre, par crainte de 
« ladite nation perfide, et parce qu'il est ici plus 
a en sûreté ; le corps de Cidoine ayant été enlevé. » 

Ce titre fut transcrit dans le procès-verbal de 
l'invention des reliques, procès-verbal que Char- 
les de Salerné fit enfermer dans la chasse même où 
furent déposés les saints ossements, et que Domi- 
nique de Marinis, archevêque d'Avignon, retrouva 
ea 1 660 dans cette chasse, lorsqu'il en fit l'ouver- 
ture devant Louis XIV (2). Quant à l'original, il 

(1) Faillon, T. II, page 802. 

(2) Lettres patentes de Louis XIV. — V. Faillon, T. II, 
])age 1496. 



— 21 — 

resta dans la sacristie do réglise, où il a été con- 
servé jusqu*h la Révolution française. 

Grand nombre d'historiens et de critiques ont, 
h diverses époques, étudié ce précieux document, 
et tous ne Tout pas lu de la môme façon. 

Bernard de la Guionie, dans sa chronique des 
Papes et des Empereurs, qu'il écrivit en 1320, dit 
avoir vu la cédule de Saint-Maximin. Il donne la 
date en chiffres romains : « Anno Nativitatis Domi- 
« nicœ DCCXj vi die mensis decembris €tc.,,i>, ce 
qui concorde avec le procès-verbal de Tinvention 
des reliques ; mais au lieu de « Clodoveo franco- 
mm regêy » il lut « Odoyne. » Dans son Miroir 
mctoral, écrit quelques années plus tard, il ré- 
pète la môme date, et cette fois en toutes lettres : 
« Anno septingentesimo decimo, die sexto mensis 
« decembris, » et il orthographie ainsi le nom du 
souverain régnant : « Odoino, » 

Le cardinal de Cabassole, en 1355, lut sur l'ori- 
ginal : ce Anno septingeniesimo^ decembris décima 
« Bexta die » et a Odoyno rege francorum. » 

Ces variantes viennent évidemment de ce que, 
au XIII» siècle, Técriteau était déjà difficile h lire, 
etqued'ailleurs ceux qui le trouvèrent, et plus tard 
les auteurs qui Tétudièrent, n'avaient pas une forte 
science paléographique. Quand, aux siècles der- 
niers, de bons auteurs, tels que Bouche, ont voulu 



— 22 — 

h leur tour consulter le parchemin original, il était 
trop tard ; ils n'ont pu y distinguer que quelques 
caractères isolés. 

Force nous est donc de nous en tenir aux ver- 
sions que nous a léguées le Moyen-âge ; discutons- 
les un moment. 

Et d'abord, le doute ne peut exister que sur le 
nom du souverain régnant et sur la date ; le reste 
du texte a toujours été lu de la même façon, et doit 
être accepté sans conteste. 

Les dates données par Charles de Salerne , par 
Bernard de la Guionie, et Philippe de Cabassole, 
sont évidemment erronées ; et cela par une simple 
raison ; c'est que sous les Mérovingiens , et même 
sous les Carlovingiens, les jours des mois se comp- 
taient par calendes, nones et ides, et ne se numé- 
rotaient pas de un à trente, comme lors de l'inven- 
tion des reliques. 11 ne faut donc lire ni 700 et le 
16 décembre, ni 710 et le 6 décembre; mais si 
l'écriteau portait bien tous les chiffres qui nous ont 
été conservés, et nous devons le croire, puisqu'il 
y a accord sur ce point entre les deux versions, ces 
chiffres appartiennent tous au millésime, qui 
sera : « L'an de la Nativité 716 au mois de décem-* 
« bre. » 

Nous adopterons. cette date ; elle a d''ailleurs 



— 23 — 

été acceptée par D. Bouquet et d'autres criti- 
ques (1). 

Passons au souverain régnant. 

Charles de Salerne s'est trompé en lisant : 
« régnante Clodoveo. » Le dernier prince de ce 
nom était mort avant le VHP siècle, avant nîême 
que les Sarrasins eussent mis le pied en Europe. 
Bernard de la Guionie et Philippe de Cabassole ont 
substitué le nom d'Eudes à celui de Clovis ; et ils 
ne l'ont fait, suivant toute apparence, que sur une 
lecture plus attentive. Mais un seul prince de ce 
nom a régné en France, c'est celui qui défendit 
Paris contre les Normands, en 886, deux cents ans 
plus tard. Il naît de Ih une si grande difficulté, que 
Launoy, et d'autres après lui , en ont conclu que 
notre inscription est fausse, et qu'elle a été inven- 
tée par les moines de Saint-Maximin, pour sur- 
prendre la bonne foi et la dévotion de Charles de 
Salerne. 

La réponse à cette grave objection a été donnée 
parCatel et le P. Pagi. Ils ont prouvé qu'il faut 
reconnaître ce roi, dans la personne d'Eudes, duc 
d'Aquitaine, le vainqueur des Sarrasins à la ba- 
taille de Toulouse , et l'auxiliaire de Charles- 
Martel à celle de Tours (2). 

(l) Recueil des Histor. des Gaules, T. 111, page 640. 
P) Pagi. Crit. in Baron. T. III, p. 187. 



— 24 — 

Eudes a-l-il jamais pris le litre de roi ? II faut 
bien avouer que les nombreuses chroniques et an- 
nales, qui parlent de lui, ne le lui donnent pas; 
quelques unes seulement l'appellent prince d'Aqui- 
taine. Mais il est incontestable qu'il affectait, dans 
son duché, des allures de souverain indépendant; 
et cela, avec d'autant plus de raison qu'il était 
petit-fils de Charibert, à qui Dagobert, son frère, 
avait cédé le royaume de Toulouse. Son oncle Hil- 
déric, fils de Charibert, avait porté aussi le titre de 
roi d'Aquitaine , comme nous le voyons dans un 
diplôme de Charles le Chauve, daté de 845 (\). Il 
est vrai qu'à sa mort Dagobert avait réuni l'Aqui- 
taine à sa couronne ; mais il Ten désempara de 
nouveau quelques années après, en faveur des 
frères d'Hildéric, Boggis et Bertrand, à titre de 
duché héréditaire. 

Eudes était fils de Boggis^ et, tout puissant dans 
ses états , il regrettait sans doute ce titre de roi, 
porté par son grand'père et son oncle. Ses pré- 
tentions semblent même avoir été reconnues, en 
719, par Chilpéric II, roi de Neuslrie. On lit dans 
le deuxième continuateur de Frédégaire, que pour 
obtenir l'appui d'Eudes contre Charles, duc d'Aus- 
trasîe, il lui envoya « regnum et munera. » Quel- 

(1; llUtor. des Gaules, T. VllI, p. 470. 



— 25 — 

ques historiens ont cru que « regnum » signifiait 
seulement une couronne, donnée à titre d'hon- 
neur ; d'autres ont compris qu'il s'agissait ici du 
litre même de roi. 

Mais ce royaume s'étendait-il jusqu'à la Pro- 
vence? Le même diplôme de Charles-le- Chauve 
dit qu'Eudes tenait ses biens, des concessions qui 
avaient été faites à son père par le roi Dagobert 
a inpago Tolosano, Cadurcensi^ Pictaviensiy Agen- 
« nensi, Arelatemi [\) , Sanctonensi et Petragori- 
« censi, » 

On voit par là qu'Eudes avait des possessions en 
Provence, et que ses autres terres, dans le Péri- 
gord et le Poitou, s'étendaient assez haut dans le 
nord de la France, pour que les Provençaux l'ap- 
pelassent roi des Francs. 

Ainsi, pour nous, il est établi que le corps do 
Sainte Magdeleine fut caché sous terre, au mois 
de décembre 716, sous le règne du duc Eudes 
d'Aquitaine, au temps des ravages des Sarrasins. 
Les Sarrasins étaient-ils donc en Provence à cette 
époque ? L'inscription de Saint-Maximin ne le dit 
pas précisément ; mais sûrement ils n'étaient pas 
loin. Et en effet nous avons vu, dans l'étude que 

(l) La chronifiuc de V<»nliiii. érriL'» il csL vrai nri II()'2, dit 
^mi\ textuellement : « reqnabat Aribertus in Provtncià 
et Aquitamà, » 



- 26 - 

nous avons faite de leurs invasions en Septima- 
nie (1), que vers la fin de 716, Alahor, gouverneur 
d'Espagne pour le calife Soliman, passa les Pyré- 
nées, et vint attaquer la Gothie (2). Nous ignorons 
les détails de cette expédition ; nous ne savons pas 
jusqu'où s'avança l'armée musulmane; mais il n'est 
pas impossible, que les rapides cavaliers arabes 
aient poussé leurs courses jusque sur les bords du 
Rhône. C'était assez pour effrayer un pays sans 
défense ; et la conquête de l'Espagne avait été si 
prompte, qu'on put croire, en Provence, k l'arri- 
vée prochaine de toutes les forces arabes. Quoi 
d'étonnant que , saisis de panique, les moines de 
Saint-Maximin aient caché alors le corps de Sainte 
Magdeleine, pour le mettre à l'abri des sacrilèges 
qui avaient épouvanté l'Espagne? 

Cette fois pourtant, la Provence en fut quitte 
pour la peur. Son heure n'était pas encore venue. 

Nous avons vu, en 720, le successeur d'Alahor, 
Zama, prendre Narbonne et attaquer Toulouse. On 
a supposé qu'entre ces deux sièges Zama avait 
tenté de traverser le Rhône. 

Cette opinion est basée sur un passage d'Anas- 
tase le Bibliothécaire, où il est dit : « Ciim jam — 

(1) Coiif. sup. ]). 9. 

(2) Isid. Pac. 



- 27 — • 

« Bispaniarum provinciam per decem tenerent an- 
a nos pervasam, undecimo ar(no Rhodanum cona" 
« bantur fluvium transir e (1 ). » Mais il y a ici pro- 
bablement erreur de copiste, et au lieu du Rhône 
il faut lire la Garonne ; car Anastase fait suivre ces 
lignes du récit de la grande Arictoire, gagnée par 
le duc Eudes sous les murs de Toulouse. 

L'entrée des Sarrasins en Provence doit donc 
encore être retardée. 

* • 

Baronius et le P. Pagi Tout mise à Tannée 
"729 (2), s'appuyant sur ce qui est dit, dansBède, 
de l'apparition de deux comètes, prodige effrayant 
^xui annonçait au monde les dévastations commises 
iîii Gaule, par les ennemis du nom chrétien. Pagi 
croit même que le massacre des moines de Lérins, 
dont nous aurons à nous occuper, eut lieu cette 
année. 

Nous avons vu déjà que, selon toute apparence, 
les ravages que Bède signale à propos de l'appari- 
tion des comètes, ne sont autres que ceux commis 
par les Sarrasins, dans la grande expédition d'Ab- 
dérame en 732. Mais lors même qu'on admettrait 
que les Arabes sont venus en France à la date de 
'29, rien n'autorise, dans le texte de Bède, à croire 

(l) Vita S. Gregorit II jiapœ. 

(^l) Bar. Ann. Eccl. an. 729. — Pagi Crit. in Bar, au. 729 



— 28 — 

qu'ils passèrent le Rhône. Baronius et le P. Pagî 
ne donnent pas les motifs qui les ont portés h ad- 
mettre ce fait. Tout porte à croire qu'ils ont élé 
trompés par ces mois : « in eddem Provinciâ pœnas 
luebant, » qu'ils ont interprêtés par la défaite des 
Sarrasins en Provence, tandis qu'il s'agit de la pro- 
vince, dans laquelle ils furent vaincus par Charles- 
Martel, l'Aquitaine. 

Cependant le moment approchait, où la Provence 
subirait le sort des contrées voisines. 

Adon, qui monta sur le siège archiépiscopal de 
Vienne en 860, et qui par conséquent écrivait cent 
et quelques années après les événements qui nous 
occupent, met h 732 la première entrée des Sarra- 
sins en Provence. 

D'après lui, Abdérame, avant de rencontrer 
Charles-Martel dans les plaines de Tours, avait 
ravagé toute la Viennoise ; ce qui a fait supposer 
que les Sarrasins avaient alors traversé les Pyré- 
nées avec deux armées, dont Tune marcha sur 
l'Aquitaine, tandis que l'autre remontait le Rhône; 
ou tout au moins que la garnison arabe de Nar- 
bonne avait tenté une diversion du côté d'Arles. 

Voici le court récit d'Adon : 

a Les Sarrasins, avec beaucoup de troupes et 
« beaucoup de vaisseaux, ravagent au loin et au 
« large plusieurs villes de la Septimanie et de la 



— 29 — 

a Viennoise. Charles conduit contre eux une ex- 
(( pédilion , et les détruisant entièrement , les 
« repousse en Espagne. Le combat eut lieu au 
« mois d'Octobre. » 

On peut rapprocher du texte d*Adon ce que nous 
raconte Rodrigue de Tolède : 

a L'an des Arabes CXIIII, Abdéraman, jaloux 
a d'obtenir la palme de la victoire, voyant sa terre 
a couverte d'une nombreuse population, passe les 
« détroits, franchit les montagnes, et pénètre dans 
a le Rhône. Son armée innombrable ayant assiégé 
(t Arles, les Francs eureat petite fortune ; mis en 
« fuite, prévenus par la poursuite des vainqueurs, 
« le Rhône engloutit leurs cadavres, qu'il laissa à 
« découvert sur ses rives; et leurs tombeaux se 
« voient encore aujourd'hui dans le cimetière 
« d'Arles (1). » 

Les termes employés par Rodrigue de Tolède, 
dans le petit préambule de son récit « cùm videret 
terram suam multitudine repletam^ fretosa dissul^ 

carw » ont été pris par lui dans Isidore de 

Béja, à la relation des préparatifs de la guerre qui 
finit par la bataille de Tours ; il a donc suivi la 
chronique de l'évêque espagnol, et sûrement son 

• 

intention est de raconter les mêmes événements. 

(0 Rod. Hist. oes Arabes, cli. 13. 



/ 



— 30 — 

Ce serait donc bien cette même expédition qui 
aurait eu pour théâtre, à la fois les bords de la 
Gironde et ceux du Rhône. 

Le dire d'Adon et de Rodrigue Ximenès semble 
confirmé par le récit de quelques auteurs arabes, 
cités par M. Reinaud (1). • 

a Parmi les lieux, dit Tun d'eux, où les Musul- 
« mans portèrent leurs armes, était une ville 
a située en plaine, dans une vaste solitude, et'cé- 
« lèbre par ses monuments. » 

Et un autre ajoute que cette ville était bâtie sur 
le plus grand fleuve du pays, à trois lieues de la 
mer ; que les navires pouvaient y venir ; et que les 
deux rives du fleuve étaient réunies par un pont 
antique. Dans les environs étaient des chaussées. 

Cette description s'applique admirablement h 
Arles. 

11 est donc à peu près certain que les Sarrasins 
passèrent le Rhône en 732 ; mais ils semblent ne 
pas être sortis de sa vallée, et ne pas s'être éten- 
dus dans le pays. Ils s'élevèrent vers le Nord, dans 
le but de réunir leurs deux armées, au cœur même 
de la France. 

Jusqu'ici nous n'avons eu sur les invasions des 

(l) Inv, des Sarr, p. 39 et 40. 



— 31 — 

Sarrasins en Provence que des données vagues et 
incertaines ; mais nous voici enfin à une époque 
dont les chroniques, qui sont la base de Thistoire 
de France elle-même, nous ont conservé un lamen- 
table souvenir. Il est vrai que nous rencontrerons 
encore bien des incertitudes, et que nous nous 
heurterons à de grandes difficultés ; cependant le 
récit de ces événements, dans leur ensemble, est 
venu jusqu'à nous ; et en réunissant les textes épars 
dans les vieux auteurs, on peut dresser une rela- 
tion certaine des malheurs de notre pays. 

Ce fut la trahison qui ouvrit aux Sarrasins les 
portes de la Provence. Mais avant de commencer 
cette triste histoire, il est indispensable de nous 
rendre coçipte de l'état de la France au Vlll"* siè- 
cle, et de rappeler les démêlés sanglants, qui 
avaient éclaté entre Charles-Martel et Eudes d'A- 
quitaine. 

En 719 Eudes avait soutenu Chilpéric II contre 
le duc d'Austrasie ; vaincu par celui-ci, il avait 
accepté une paix qu'il rompit en 730. Ce nouvel 
effort ne fut pas plus heureux ; Eudes fut encore 
battu en 731 . L'arrivée des Sarrasins avait, en 732, 
uni le vainqueur et le vaincu. Mais Charles-Mar- 
tel profita de l'ascendant que lui donnait la vic- 
toire de T.ours , pour empiéter sur l'indépendance 
d'Eudes, et il considéra l'Aquitaine, délivrée par 



— 32 — 

lui des Sarrasins, k peu près comme un pays con- 
quis. Le deuxième continuateur de Frédégaire 
nous apprend qu'il mit partout, dans ce duché, des 
hommes à lui ; et les annales de Metz nous disent 
en propres termes : a Totdjam Aquitaniâ subactd 
a ad propria riveriitur, » 

Mais tout le Midi de la France, négligé par le 
duc d'Âustrasie pendant ces querelles, et par suite 
des soulèvements successifs des Saxons et des 
Bavarois, s'était presque détaché de la couronne. 
Charles-Martel voulut rétablir toutes choses. Eu 
733 il vint en Bourgogne, à la tête d'une puissante . 
armée, et mit comme gouverneurs dans ce royaume 
des hommes dévoués à sa puissance (1). 

En 735, le duc Eudes mourut. Aussitôt Charles- 
Martel accourt avec une armée en Aquitaine , et 
s'empare définitivement du pays (2). 

En 736 , il renouvelle son expédition en Bour- 
gogne, et établit des gouverneurs dans les prin- 
cipales villes, notamment h Lyon, Arles et Mar- 
seille (3). 

11 espérait par ces mesures asseoir sûrement sa 
puissance dans la vaste contrée qui s'étend de Lyon 
h la mer, et du Rhône aux Alpes; mais il avait 

(1) Aiin. Metenses. 

(2) Ibicl. 

(3) Ibid. 



— 33 — 

trop compté sur la fidélité des hommes placés par 
lui k h téta des affaires. 

Mauroûte était un de ces gouverneurs ; il était 
duc de Marseille, et tenait de Charles-Martel un 
pouvoir considérable. Le Maire du Palais Tavail 
lui-même choisi', puisque les annales de Metz, à la 
date de 736, nous disent : « Il pénétra jusqu'à 
« Marseille et jusqu'à Arles, mettant tout au pou- 
c voir de ses ducs, et retourna heureusement au 
« siège de sa puissance. » 

Mauronte , loin de son maître , aspira bientôt l\ 
l'indépendance. Il combina ses projets ambitieux 
avec les gouverneurs voisins, infidèles comme lui ; 
et en 737 il se révolta, appelant à son aide les Sar- 
rasins trop bien disposés à le seconder (1). 

D'après la chronique de Moissac, ce furent les 
arabes de la Septimanie qui vinrent au secours du 
duc rebelle. On y voit que Narbonne avait alors 
pour gouverneur Yussef-Ibin-Abdérame : que ce 
sarrasin entra dans Arles sans combat, et que fai- 
sant immédiatement sa part, il enleva le trésor pu- 
bUc. 

Il est vrai que cette chronique raconte ces évé- 
nements sans parler de Mauronte et de sa trahison, 
ei qu'elle semble mettre la prise d'Arles à l'an 735. 



(l) Ann. de Mets. — Chr, de Fontenelle. 

3 



Mais comment accepter celto date quand, en 733, 
Charles-Martel était avec une armée en Aquitaine. 
De plus l'auteur anonyme ajoute que Yussef rava- 
gea la Provence pendant quatre ans. Or, noui 
avons vu qu'en 736 Charles parcourut la Provence 
jusqu'à la mer, et y établit partout son gouverne- 
ment. Autre confusion : la chronique de Moîssac 
met îi la même époque Tambassade, envoyée par la, 
pape Grégoire III au duc d'Austrasie , tandis que' 
cette ambassade n'arriva en France qu'en 74< , 

Il y a donc erreur dans la date de 735, et la prise 
d'Arles par Yussef-Ibin-Abdérame doit être relar- 
dée jusqu'à l'année 737. Elle fut évidemment Ifl 
premier acte des alliés de Mauronte. 

C'est alors, dit-on, que les monuments romains 
furent renversés, qu'une partie de l'église Saiol- 
Ilonorat fut abattue , et que le faubourg de Trin- 
quetaillefut rasé {\). 

D'Arles, l'armée des Musulmans marcha sur 
Avignon. Une tradition assez vague a conservé le 
souvenir du sac deSaint-Rémy, qu'ils ruinèrent en 
passant (2) ; sans doute aussi ils emportèrent 
Tarascon ; et c'est h celte époque qu'il faut placer 
le recel des reliques de Sainte Marthe, s'il n'avait 

(1) Saxi Pontificium A relatcnse. — Liiiaiiziiîri.'. 
tSJ Statistique des Bottches-iu-IiMne, T. I 



— 35 — 

eu lieu déjà en 71 6, comme pour celles de Sainte 
Magdeleine. 

Avignon fut ouvert aux Infidèles par le duc 
Mauronte. Quelques historiens ont raconté que les 
habitants avaient cherché à défendre le passage de 
la Durance , et avaient été écrasés au bord de la 
rivière, dans une plaine qui devrait à ce désastre le 
nom de Maupas, qu'elle a porté longtemps (1). 
D'après eux, quelques années plus tard la ville fit 
bâtir en ce lieu une chapelle, avec cette inscrip- 
tion : 

« Sepuliura nobilium Avenionensium qui occu- 
« buerunt in bello contra Sarracenos, » 

Mais rien n'est moins prouvé que cette résis- 
tance ; au contraire tous les monuments contempo- 
rains attestent qu'Avignon fut occupé sans combat. 

Sigebert dit : 

« Avignon pris par les Sarrasins, par la ruse et 
« du consentement de Mauronte. » 

La chronique de Fontenelle : 

« On annonça... qu'ils s'étaient emparés d'Avi- 
« gnon par la trahison de quelques comtes de 
« Provence. » ^ 

Et le continuateur de Frédégaire : 

« Par la ruse et ia trahison d'un certain Mau- 

(0 Histoire d'Avignon par Nouguîor. 



— 36 — 

« ronte et do ses confédérés, ils entrunl dans Avi- 
li gnon. 

Ces textes indiquent assez que cette place forte 
fut livrée par trahison. 

Maîtres d'Avignon, les Sarrasins y commirent 
mille dégâts. L'évêque de cette vilte était Jean I! 
qui siégea de 720 h 750 (1). Il eut la douleur de 
voir les envahisseurs renverser les autels, et dé- 
truire l'église de Sainte-Marie, qui ne fut relevée 
que par l'évéque Joseph de 765 à 794, ou plussùrfr 
ment par Humbert, vers 795 (2). 

Mais les Sarrasins ne bornèrent pas leurs déva^ 
talions à la ville seule d'Avignon; ils remplirent 
bientôt toute la contrée environnante, commettant 
d'afTreux ravages. I,"auteurdes Annales des Fravet 
nous dit r 

a Ils ravagèrent toute la région environnante. • 

Et Adon : 

« Livrant presque tout aux flammes, souillMt 
a les monastères et les lieux saints, ils chassenl 
« un peuple immense devant eux, et le transpor- 
lent en Espagne, n 

C'est à cette époque qu'il faut placer la ruin^ 
la ville d'Apt. Les évêques d'Apt sont connus 



(1) GatliaC/iHstiana,T. ï. 
eu Gall. Ch: T. I. 



— 37 — 

puis Magnericus, qui siégeait en 791 (4), et leurs 
noms ont été conservés par des actes locaux ; ce 
qui indique à partir de ce moment une période de 
paix, pendant laquelle les évéques purent résider 
daiis leur diocèse et l'administrer. La disparition 
des titres antérieurs permet de croire h une catas- 
trophe, voisine de cette date. 

Les écrivains aptésiens placent k ce moment 
l'épisode intéressant, raconté par un des plus vieux 
titres de leur cartulaire, la donation de Saignon à 
l'église de Sainte-Marie et de Saint-Castor (2). 

« Moi Georges et mon épouse Deda, dit le fon- 
( dateur, nous avons résolu de céder à Dieu, 
« à Marie, mère de N.-S. J.-C. , à Saint Auspice 
« et k Saint Castor, une portion de notre patri- 
« moine, située dans le comté d'Apt, savoir : le 
« village de Saignon. . . Nous avions un fils nommé 
« Sisinnius; les payens l'avaient enlevé et conduit 
( en Espagne, où il est resté sept ans. Nous, son 
« père et sa mère, nous n'avons cessé touj ce 
« temps de prier et de jeûner, et le samedi de cha- 
« que semaine nous veillions devant l'autel de 
« Saint Castor. Mais enfin éclata la miséricorde 
« du Seigneur. Les sept années écoulées , tandis 

(1) Gall.Chr.T. 1. 

(2) Gai. Chr. T. I .lux Instram. 



» ([lie nous veillions dtJvanL le sépulcre de Sainl 
M Castor, lout-à-coup pendant la première veille 
B de la nuit, notre fils fut \h, devant nous, portant 
tt les fers de son long esclavage, etc » 

Et ia charte finit par ces mots : a Caatrum m- 
n lein, ut eral dalum , voverunt citm f!lio, et firnui- 
« veruni privilégia et personarumlesHmoniOjCaroli 
« lempore. » 

Ce titre est-il bien de la première moitié du VIII' 
siècle, elle prince indiqué comme régnant est-il 
Charles-Martel? Ce n'est pas impossible; maïs 
certainement Sisinnius ne fut pas enlevé dans l'in- 
vasion de 737, et cela par une simple raison. La 
date indiquée par ces mots : « Cnroli lempore » est 
celle de la donation de Saignon, après que Sisin- 
nius fut resté sept ans prisonnier. Or Charles- 
Martel est mort eu octobre 74i, cinq années seu- 
lement aprè? l'expédition de 737, Le fils de Geor- 
ges et de Deda avait donc été pris antérieure- 
ment h cette époque. Nous avons vu que les 
Sarrasins avaient paru une fois dans la vallée du 
Hhôae, vers la fiu do 732 ; c'est alors sans doute 
qu'ils le firent prisonnier, et l'emmenèrent en 
Espagne. 

Us le rendirent ou le perdirent en 739, dans 
leur seconde expédition sur Avignon, dont nous 
parlerons bientôt. 



— 39 — 

Quant à la charte, elle a été écrite postérieure- 
ment, et après la mort de Sisinnius, d'après ces 
mots : « habuimus olim hœredem, etc. . . » 

Avec Apt, périt sans doute le monastère de 
N.-D. de Vaucelle, dont les ruines devinrent plus 
tard, sous le nom de Carluc, un prieuré dépendant 
deMontmajour. 

Cavaillon subit le même sort. Ses évêques sont 
inconnus ; le nom seul de Lupus est apposé aux 
actes du concile de Narbonne en 791. Le Gallia 
Christiana attribue aux Sarrasins la destruction 
des titres, et suppose même une vacance du siège. 

A Carpentras, un seul évoque nous a laissé trace 
certaine de son pontificat ; c'est Amatus, qui sié- 
gea au même concile de Narbonne. 

Enfin, plus au Nord, Saint-Paul-trois-Châteaux 
fut visité aussi par les pillards sarrasins, et le mo- 
nastère de Dusera renversé (1). 

Rien ne serait resté debout entre le Rhône et la 
Durance, si Charles-Martel n'était venu au secours 
de ce malheureux pays. 

Le troisième continuateur de Frédégaire , la 
chronique de Fontenelle et les Annales de Metz 
nous ont conservé le récit de l'expédition, que le 
tlucd'Austrasie conduisit lui-même en Provence. 

(1) Gai, Chr. 




I^s Sarrasins, nous disunt-ils, ayant passé lis 
Hhôfle, s'emparèrent, par la trahison de Mauronle. 

de la ville d'Avignon, place très-forte, bâtie sur 
une colline (\]. Ils ravagèrent toute la contrée- 
Mais le duc Charles envoya contre eux une armée 
conduite par son frère Childebrand, et par plu- 
sieurs comtes et ducs. Ils arrivent devant Avignon, 
dressent leur camp, emportent le faubourg et s'ap- 
prochent de la place. Alors vient Charles-Martû ' 
lui-même, le grand guerrier, il entoure le rempar 
et l'attaque avec toutes sortes de machines. Ses 
soldats s'élancent sur les ennemis frémissants, im 
son des trompettes; ils entrent dans la ville, l'in- 
cendient, et massacrent les Sarrasins et les babî-' 
tants. 

Charles -Martel, vainqueur, résolut d'aller cheir 
cher les envahisseurs jusque dq^ns leur repaire. M 
traverse le Rhône avec son armée, entre on Sej» 
limanie et va mettre le siège devant Narbonne 
renfermant dans cette ville l'armée musulmane & 
son roi, que les Annales de Metz appellent Athims 
et celles de Fontenelle Acluma. 

A cette nouvelle , les Sarrasins d'Espagne for- 
ment une armée, la munissent de machines d< 
guerre, et l'envoient au secours de Narbonne, sOi*i 

(I) Avignon ODUUpait donr à '■eUn époniie le roclicr da' 
Doms; lu laubourgseu.) s'âteiidaiL de la colliita au. Ilho&d. 



le commandement d'Omar. Mais Charles- Marie! 
accourt au-devant de ce nouvel ennemi ; il le ren- 
j coulre un jour de dimanclie dans la vallée de 
I Corhières, l'altariue et le culbute. Les Sarrasins 
voyant leur chef tué, s'enfuient vers la flotte qui 
losa amenés, et se jeltenl dans la mer pour rejoin- 
dre leurs navires à la nage. Mais les Francs les 
I poursuivent, montent sur des barques et percent 
[ de traits les fuyards au milieu des eaux. 

Content de sa victoire, Charles-Martel, qu'une 
févolle des Saxons appelait dans le Nord de ses 
Rlats, abandonna le siège do Narbonne. 11 par- 
courut la Seplimanie, ruinant les villes les plus 
importantes, et s'en retourna avec son armée 
chargée de gloire et de butin . 

Quelques auteurs ont attribué k ces cvéne- 
nients une autre dgte que celle de 737. 

La Chronique d'Herman e t les Annales de Fuldc 
donnent : 730, pour l'entrée des Sarrasins dans 
Avignon; 731, pour la prise de cette ville par 
Charles-Martel; 733, pour la victoire qui termina 
la guerre non loin de Narbonne. 
Sigebert met la prise d'Avignon ii 735, le siégo 
Narbonne à 736. 

Ce dernier autour a écrit près de 400 ans après 
t«s guerres qu'il raconte ; aussi les fautes de chro- 
lologie abondcnt-ollos dans sa chronique. 



•« 42 — 

Quant aux Annales de Fulde , bien qu'intéres- 
santes k consulter, elles méritent souvent le même 
reproche, et en cette occasion elles se trompent 
grossièrement. En effet l'auteur, ou peut-être un 
copiste ignorant, change de date aux diverses pha- 
ses de chaque événement ; il met à Tannée 733 la 
défaite des Sarrasins près Narbonne, à 734 la mort 
de ces mêmes Sarrasins engloutis dans la mer en 
fuyant, à 735 le relèvement de leurs dépouilles, et 
à 736 le ravage de la Septimanie par Charles- 
Martel, au lendemain de sa victoire. 

Herman le Raccourci pèche par le même défaut. 

Nous avons donc tous motifs de nous en tenir 
aux récits si détaillés du continuateur de Frédé- 
gaire, qui écrivit sous Tinspiration de Childebrand 
lui-même , et à la chronique de Fontenelle , dont 
l'auteur anonyme vécut quelques années à peine 
après les événements qu'il raconte. 

Si grands qu'eussent été les succès de Charles- 
Martel , cependant sa domination sur la Provence 
n'était pas rétablie. Entraîné en Gothie par le désir 
de frapper les Sarrasins dans Narbonne même, là 
où leur puissance était plus solide, il avait laissé le 
duc Mauronte maître du pays entre la Durance et 
la mer. Ce traître était rentré dans Marseille , et 
auprès de lui, sans doute, s'étaient ralliés, les dé- 
bris de l'armée musulmane écrasée à Avignon. L^ 



— 43 — 

IHiG d'Âustrasie n^eut pas plus tôt quitté la Septi- 
raanie ravagée par ses troupes, que les Sarrasins 
reparurent de nouveau devant Arles, qu'ils prirent 

■ 

et ruinèrent entièrement. Voici en quels termes les 
chroniques nous parlent de cette invasion. 

Paul Diacre : « Les Sarrasins étant entrés de 
« nouveat en Gaule, vinrent jusqu'en Provence, 
« et s'étant emparés d'Arles, ils ruinèrent tout aux 
» environs. » » 

Sigebert : « DCCXXXVIII. Arles, ville des Gau- 
« les, prise par les Sarrasins, et toutes choses 
« ruinées tout à Tentour etc » 

Ekkéard retarde la prise d'Arles d'une année : 
« L'an du Seigneur 739, les Sarrasins, envahissant 
« la Gaule, prirent la ville d'Arles. » 

Arles prise, les Arabes, comme dans l'invasion 
précédente, marchèrent sur Avignon, où ils s'éta- 
blirent. Tout alla bien pour eux pendant quelques 
mois. Mais dès que Charles-Martel eut dompté les 
Saxons révoltés, il ramena son armée en Provence, 
bien résolu cette fois k en finir avec ses intraitables 
envahisseurs. Et craignant que Maurontc et ses 
uUiés ne l'évitassent en se réfugiant dans les 
Alpes, il demanda le secours du roi des Lombards, 
Luitprand, qui vint avec son armée occuper les 
niontagnes du côté de l'Italie. 

Ce fait nous est attesté par Paul Diacre d'abord : 



— 44 -. 

c Charles envoya au roi Luitprand des ambas- 
« sadeurs avec des présents, lui demandant son 
9 secours contre lés Sarrasins. Celui-ci vint sans 
« retard à son aide avec toute l'armée lombarde. 
« Ce que voyant, les Sarrasins s'enfuirent bientôt 
a de ces contrées, et Luitprand regagna Tltalit^ 
« avec son armée (<). » 

Et Sigebert : 

« Charles marcha contre eux, après avoir aj^- — 
« pelé k son aide Luitprand, roi des Lombards, ti^t 
les mit en fuite par la terreur de son nom. » 

Beaucoup d'autres historiens parlent de cetti-e 
alliance, en termes analogues. 

Enfin répitaphe, gravée sur le tombeau de Lui ^- 
prand, dit : 

« . Deinceps tremuêre féroces 

« Usque Sarraceni, quos dispulit impiger, ipsos 
« Ciim premerent Gallos, Carolo poscente juvari, » 

Baronius croit que si, lorsque en 744, Gr^^ 
goire III, pressé par les Lombards, envoya de- 
mander du secours à Charles-Martel, celui-ci ne &^ 
montra pas plus empressé aie servir, c'est qu'il 
n'osa pas prendre les armes contre l'homme qi^ ^ 
venait de l'aider si efficacement (2). 

(1) Hist. des Lombards. 

(2) Ann. Ecol. 



Voyons maiuteuaat, d'après nos meilleurs chro- 
niqueurs français, quel fut le rûsuitat de cetlu 
seconde expédition de Charles- Martel. 

Le troisième continuateur de Frédégaîre, après 
avoir raconté la première campagne , et le ravage 
lie la Septimanîe par l'armée austrasienne, ajoute : 

u Enfin dans le cours de cette année, dans le 
" second mois, il envoie en Provence son frère, 
« déjà nommé, avec plusieurs ducs et comtes , et 
« une armée. Us arrivent ïi Avignon ; Charles se 
<• Mte de les rejoindre, et il remet sous son pou- 
« voir toute celte contrée jusqu'aux rivages de la 
« grande mer; le duc Mauronte s'enfuît dans les 
" rochers impénétrables du littoral, qui turent 
• pour lui une forteresse assurée, n 

Ce passage semble dire que le Duc d'Austrasic 
reprît Avignon, dans le second mois de l'année qui 
avait vu sa première arrivée en Provence : « Denuo 
« cumcti/o onni ilHus, mense secundo. » Mais on 
ne peut placer tant d'événements en ces deux 
mois ; d'autant plus que nous savons d'ailleurs 
qu'il fut rappelé en Saxe, après la victoire de Nar- 
bonne. Le texte a été sans doute altéré par une 
erreur de copiste, erreur peut-êlre relativement 
''^^lente, puisque les chroniques françaises de 
^aînt-Denys, traduisant Frédégaîre au Xlll* siè- 
•^'e , s'expriment ainsi ii ce passage ; a Au secont 



-- 46 — 

« mois de Tannée qui après vint, o De plus, bien 
d'autres témoignages et plus précis, mettent la se- 
conde expédition à Tannée 739. 

La Chronique de Fontenelle, entre autres, nous 
dit: 

« L'an de l'Incarnation DCCXXXIX, qui était 
« le 27* du gouvernement de Charles, le second 
a du règne de Hildéric, roi Mérovingien, et le 
a neuvième du Pape Grégoire , Charles, rassem- 
« blant son armée tout entière, vint en Provence, 
a prit Avignon une seconde fois, et parcourant 
« toute la Provence, jusqu'à la mer, arriva à Mar- 
« seille ; il mit en fuite le duc Mauronte , et 
• n'ayant désormais plus d'adversaire, soumit 
« toute cette contrée à l'empire des Francs (1). » 

Les Annales Nazariennes et Petaviennes, et 
celles d'Hildesheim s'accordent pour conduire 
Charles-Martel en Saxe, dans Tannée 738, et pour 
le ramener en Provence en 739. La chronique de 
S. Bénigne confirme cette même date. Les Gestes 
des rois francs nous disent en parlant de cette se- 
codde campagne : 

(1) Les synchronismes indiqués dans ce texte sont faux, 
car la 27* année du gouvernement de Charles-Marlel porle 
à 741, qui est Tannée de s i mort. Quant au roi Ghildéric, 
dont il est ici parlé, il ne monta sur le trône, que sous les fils 
de Charles-Martel en 742 ; enfin Grégoire III ne commença 
sa 9* année qu'en mars 739. 



- 47 — 

« L'année d'après, au mois de février, il en- 
« voya en Provence son susdit frère, et le suivant 
<( ensuite, il arriva à Avignon. » 

Enfin la Chronique d'Adémar, moine d'Angou- 
lème, dit la même chose dans les mômes termes, 
et appelle Mauronte, roi des Sarrasins : « fugato 
« rege Saracenorum^ nominê Aronto (1). » 

Pour récapituler les divers textes qui nous ont 
servi à connaître Thistoire de cette double inva- 
sion, les Sarrasins prirent une première fois Avi- 
gnon en 737; Charles-Martel, après les avoir 
écrasés, passe le Rhône, assiège Narbonne et bat 
(le nouveau les Infidèles dans la vallée de Corbiè- 
res, en 737 ou au commencement de 738 ; en 73S, 
il va en Saxe ; les SarrasTns s*emparent encore 
d'Arles et d'Avignon; le duc d'Astrasie revient en 
Février 739, aWé par le roi Luitprand qui garde la 
frontière de l%st, et les chasse de leurs con- 
quêtes. 

Cette seconde campagne semble avoir été plus 
facile que la première, et Sigebert de Gemblours 
dit môme qu'il mit en fuite les Sarrasins, par la 
seule terreur de son nom. 

Charles-Martel descendit jusqu'à Marseille , 
poursuivant les bandes sarrasines, et chassa de 

(I) Labbo. Dib. ms. 



celLo ville le rebelle Mauronie (1). D'après une 
tradition bien vague, que la SlatisUqtie des Bint- 
i:kes-du-Rhâne a recueillie, une dernière batailie 
aurait été livrée au Nord de Marseille, et non loin 
des remparts, la où est aujourd'hui le village du 
Caiiet. Le souvenir de cette action serait resli 
dans le nom de n Champ Marlet, » c'est-à-dire de 
M Charles-Martel n, que ce quartier a, dit-oii, 
porté autrefois (2). 

H n'est pas impossible que la route d'Avignon, 
par laquelle arriva nécessairement l'armée fitu- 
que , passât par le Canet ; et même ce nom , qui 
est, croyons-aous, une corruption du mot « Ca- 
mine, n indique le plus souvent un village situé 
sur un grand-chemin* Peut-être Mauronte avait- 
il porté ses dernières forces h la rencontre He 
Charles-Martel, et le choc eut-il lieu sur les 
coteaux qui bordenl les vallées de Saint-Joseph 
et des Ajgalades. La chose peut-être supposée, 
mais aucun monument ancien n'en témoigne ; les 
chroniques de l'époque disent seulement que le 
duc de Marseille fut obligé de prendre la fuite de- 
vant le vainqueur. Entraînant avec lui les débris 
des armées sarraslnes, ses alliées, il alla chi 



(1) Ann. A"njoc. Hild. Petav. 

(2) Statiat. T. I, i>. 100. 



— 49 — 

un refuge dans les montagnes escarpées et impé- 
nétrables qui longent la mer, c'est-à-dire dans les 
collines et les forêts situées entre la ville d'Hyères 
et la rivière d'Argens, qui portèrent depuis ce mo- 
ment le nom de Maures (4 }. 

Ces bandes étaient sans doute peu importantes, 
puisque Charles-Martel réprit alors le chemin de 
l'Âustrasie, considérant le pays comme pacifié, et 
la Provence comme rangée définitivement sous sa 
domination. Les Sarrasins cependant, irrités de 
leur défaite, et n'ayant d'autre moyen d'existence 
que le brigandage, durent commettre encore bien 
des ravages autour d'eux. Nous pouvons supposer, 
et sans crainte de nous tromper, que, de la région 
montagneuse et boisée ou ils avaient établi leur 
repaire, ils descendaient souvent dans les plaines, 
attaquant les villages saiis défense, pillant les 
campagnes, et détruisant les églises et les cou- 
vents. 

C'est à cette époque qu'il faut placer le sac de 
l'abbaye de Lérins et le martyre de saint Porcaire. 

Les Actes de saint Porcaîre, édités par Barrai (2) 
sur les manuscrits de son monastère, ne donnent 
P3S la date précise de cet événement. L*auteur 

H) Bouche T. I, p. 702. 
C^) C/iron. S, S. Ler. 



— 50 — 

nous dit seulement que les cinq cents religieux de 
Lérins furent martyrisés au temps de Charles- 
Martel, vers Tannée 730, et la veille des nones 
d'août. Dans cette incertitude, le P. Pagi a adopté 
la date de 729 (\) ; Mabillon incline pour 732 (2). 
Mais nous avons vu précédemment que les Sarra- 
sins ne sont pas venus en Provence en 729. et 
qu'en 732 ils n'étendirent pas leurs ravages hors 
de la vallée du Rhône. La destruction de Lérins ne 
peut donc être placée que dans les deux grandes 
invasions repoussées par Charles -Martel ; soit dans 
la première, pendant que le duc d'x\ustrasie faisait 
le siège de Narbonne, laissant la Provence aux 
mains de Mauronte; soit plutôt dans la seconde, 
lorsque Mauronte et ses alliés se retirèrent ds Mar- 
seille dans les collines des Maures, 

Les Actes ajoutent que le monastère fut rétabli 
quelques années après, quand les Francs eurent 
chassé les Sarrasins de la Provence. 

L'auteur a-t-il voulu parler des succès de Char- 
les-Martel, ce qui nous obligerait à reculer de 
quelques années la destruction de l'illustre ab- 
baye? Comme il n'est pas contemporain, on pour- 
rait bien l'accuser d'avoir mis un peu de confu- 
sion dans des événements, dont il ne connaissait 

(1) I^agi. Crit. in Bar. 

(2) Mabillon An, Ben. T. II. 



— 51 - 

}as la date précise ; mais il est plus probable qu'il 
parle de l'expulsion complète des Maures, due aux 
irmes de Pépin, qui en 752 leur enleva la Septî- 
manie, et peu après, la place importante de Nar- 
bonne. 

En effet un vieux manuscrit de Lérins , que 
Gioffredo avait vu, met à cette date la restauration 
du monastère (3) : 

« Anno ab Incarnato Dei Verbo 752, Lerinense 
« Monasterium restitutum est per Eleuiherium vi^ 
« rum Dei. Bic adiens Pipinum Françorum Re- 
« gem etc. . . » 

On peut donc regarder comme certain que les 
Maures saccagèrent Lérins au temps du duc Mau-* 
ronte, en Tannée 739 ou 740. 

Le martyre de saint Porcaire est une des plus 
grandes gloires de TEglise de Provence : et nous 
ûe résistons pas au plaisir de donner ici le résumé 
des Actes que Barrai nous a conservés ("2). 

« Au temps de Charles, qui dut à ses victoires 
le surnom de Martel, Dieu voulant punir les pé- 
chés des hommes, permit que l'armée des fils 
d'Agar envahît les Gaules. Cette nation cruelle, 
ravageant tout sur son passage, atteignit la Narbo- 
naise qu'elle entreprit de soumettre à son empire, 

(0 Gioffredo Hist.des Alpes'Marit. 
(î; Barrai Chron. Lerin. p. 220. 




pour abolir le règne du Christ. Les chrélïens 

fuyaieat leurs villes, et se réfugiaient dans les 
montagnes ; car nul ne pouvait leur résister. Bien- 
tôt tout ce pays ne fut plus qu'un désert. 

Alors florissait le monastère de Lérins., célèbre 
par le nombre et la piété de ses moines. Saint Po^ 
caire en était l'abbé et le pasteur, 

Un ange lui apparut dans son sommeil et lai 
dit : a Lève-Loi et cache les reliques des saints ; 
« voici que les barbares s'approchent, et ton Ile va 
» être sanctifiée par le sang de ses moines. Sois 
« fort et fortifie tes frères. » 

Porcaire, se réveillanl, vit une grande flamme 
qui de la terre s'élevait jusqu'au ciel, et k ce signe 
il reconnut que sa vision venait de Dieu. Aussitôt 
il va se prosterner à l'autel de Saint Pierre, pro- 
tecteur du monastère, et implore son secours avec 
larmes. Puis il célèbre la messe du Saint-Esprit, 
réunit les moines en chapitre et leur dit : 

a Mes bien-aimés, je vous annonce une grande 
a joie ; le Père df^famille vient visiter sa vigne ; il 
K appelle ses ouvriers, et veut teindre leur robe 
a dans leur sang, pour les faire asseoir aux noces 
« de l'Agneau, n 

Et tandis qu'il parlait, une nuée brillante s'éten- 
dit sur les religieux, et une voix se fit entendre 
qui disait ; a Venez, peuple béni, prenez posses- 



- r,3 — 

u sion du royaume qui vous a été préparé depuis 
■ le commencemeEt, » 

Alors Porcaire leur annonce que les barbares 
s'avancent, que dans dis Jours ils aborderont à 
Lérins, et qu'il faut se préparer h mourir. Il fait 
partir pour l'Italie seize enfants et trente-six jeu- 
nes gens, pour la persévérance desquels ils crai- 
gnait les séductions et les menaces des Sarrasins , 
et auxquels il confie la mission de venir un jour 
relever l'abbaye ; et il offre à ceux qui redou- 
teraient la mort d'accompagner k l'étranger cette 
jeune colonie. Après deux jours de réflexion et 
d'examen, cinq cent cinq religieux se décidèrent ii 
rester, désireux de donner leur sang à Jésus- 
Christ. Mais au dernier moment, deux jeunes 
moines, Colurabus et Eleutherius, effrayés des 
tortures qui les attendaient, quittèrent leurs frè- 
res, et furent se cacher dans une caverne du 
rivage. 

Enfin arrivent les ennemis; ils envahissent le 
monastère, détruisent les églises, brisent les croix 
:t profanent les autels. Ils cherchent le trésor de 
Ll'abbaye, et pour le découvrir, ils tourmentent les 
I moines. Ils essayent de séduire les plus jeunes tan- 
I tôt par des promesses, tantôt par des menaces, et 
I pour les effrayer ils torturent cruellement les plus 
1 âgés. Puis les voyant tous 



I 



molent jeunes et vieux, ne réservant que quatre 

religieux robustes qu'ils Jettent à bord du vaisseau 
de leur général. 

Cependant Columbus et Eleutherius, cachés 
dans leur caverne, jetaient au dehors des regards 
craintifs, et ils virent les âmes do leurs frères, qyl, 
brillantes comme des étoiles, montaient au ciein 
milieu des anges qui les glorifiaient. 

A cette vue, Columbus dit k son compagnon; 
« Pourquoi avons-nous fui un pareil sort'? Allons 
u nous aussi recevoir la palme, et montons il 
H Dieu. » Elcutherius n'eut pas le courage de sui- 
vre ce conseil ; mais Columbus s'élance de la 
grotte, il est saisi par les soldats et aussitôt mas- 
sacré. 

Cependant les lofidèles, ayant fini leur œuvre 
de destruction, se rembarquent et arrivent au port 
d'Agay. Là les quatre prisonniers ayant obtenu la 
permission de débarquer, s'élancent dans les bois, 
et, protégés par un secours d'en haut, ils fuient 
jusqu'à Arluc. Trouvant en ce lieu, sur la rivière 
de Siagne, une petite barque, ils s'en emparent et 
se dirigent vers Lérins, où ils arrivent avec l'au- 
rore. Ils débarquent, et revoyant cette terre bénie, 
couverte des cadavres de leurs compagnons, ils 
remplisseol l'air de leurs gémissements , tout 
attristés de n'avoir pas mérité comme eux la palmo 



- 55 - 

du martyre. Eleutherlus, entendant leurs pleurs, 
sort de sa retraite et se joint à eux, regrettant 
cette fois de n'avoir pas uni son sort à celui de 
Columbus. 

Et voilà qu'au moment où le jour revint éclairer 
ce champ de carnage, une foule innombrable d'oi- 
seaux de mer se mît à voltiger au-dessus de Tîle , 
poussant des cris plaintifb, comme pour pleurer la 
mort des saints et prendre part k leurs funérailles ; 
et ils ne cessèrent leurs gémissements que lorsque 
leacinq survivants eurent confié à la terre les reli- 
ques des glorieux martyrs. 

Après avoir accompli ce pieux devoir, Eleuthe- 
rius et les autres allèrent en Italie chercher leurs 
compagnons ; les Francs ayant chassé les Sarra-^ 
sins de la Provence, ils revinrent tous ensemble et 
relevèrent l'abbaye. 

Ces saints martyrs souffrirent vers l'an du Sei- 
gneur 730, et la veille des nones d'août. 9 

D'autres Actes, plus courts (1), nous montrent 
les religieux, effrayés à l'annonce du martyre, res- 
ter hésitants jusqu'au dernier jour. Alors h la vue 
des Sarrasins qui approchent, ils veulent fuir; 
mais^ il est trop tard, parce que Porcaire a fait 
retirer tous les bateaux de transport. Le saint 

(1) Barrai, p. 223. 



ahbé ranime leur courage par ses paroles ; il prend 
une croix processionnelle, marche devant eux; el 
à son exemple, tous pleins de foi et d'allégresse, 
et vêtus de blanc, vont k l'ennemi. 

Vers cette époque, la ville de Nice fut ruinfe 
do fond en comble par les Sarrasins {\). Duranle, 
qui met h 729 ce cruel événement, assure que les 
Infidèles tentèrent alors de pénétrer en Italie par 
les Alpes Liguriennes, mais qu'ils furent repous- 
sés par les habitants. Il ajoute qu'un moine, j 
nommé Ebbon, parcourut alors le littoral de la 
Provence et de la Ligurie, excitant les popu- 
lations ï s'armer pour cette guerre sainte, et pré- 
disant la prochaine destruction de la puissance 
sarrasine dans les champs de Poitiers. 

Cet épisode u'aurait-il pas été fabriqué sur un 
vague souvenir du faitd'armes de l'évéque Ebbon, 
qui repoussa les Musulmans, lorsqu'ils attaquèrent 
la ville de Sens, en 725? 

Les Sarrasins avaient donc échoué dans la ten- 
tative de joindre la Provence h leur empire d'Es- 
pagne et de Septimanie ; et le duc Mauronle 
n'avait pas réussi h détacher son gouvernement 



(1) Hist. rie Nice |), 1 



J 



— 57 -- 

e la couronne de France. Mais ce beau pays, sac- 
agé par plusieurs formidables invasions, restait 
louvert de ruines. De plus les Musulmans avaient 
ippris à le connaître ; et pendant bien des années 
encore leurs pirates vinrent fondre sur lui, et lui 
irent autant de mal que de grandes armées. 



CHAPITRE SECOND 

Campagnes faussement attribuées à Gharlemagne 
contre les Sarrasins de Provence. •— Descentes 
des pirates Sarrasins snr les côtes de Provence. 



Charles-Martel mourut le* 22 octobre 7i1 . 

Les rudes défaites, qu'il avait à plusieurs repri- 
ses infligées aux Sarrasins, leur servirent long- 
temps de leçon, et sous les règnes de Pépin et de 
Gharlemagne, ils n'osèrent rien entreprendre de 
sérieux contre la France reconstituée et plus puis- 
sante que jamais. 

Ils perdirent même tout ce qu'ils possédaient de 
ce côté des Pyrénées. En 752, Pépin, achevant 
l'œuvre de son père, s'empara de la Septimanie, et 
mille siège devant Narbonne, qui avait résisté aux 
armes de Charles-Martel. Il s'en rendit maître au 
bout de trois ans ; 755, d'après les Annales de 
Metz; 759, d'après la Chronique de Moissac. 

« L'an DCCLIX les Francs assiègent Narbonne, 

! « et ayant promis par serment aux Goths, qui 

« habitaient la ville, que s'ils la livraient à Pépin, 



— 60 — 

a roi des Francs, on leur laisserait leurs lois, les 
a Goths massacrent la garnison sarrasine, et r&- 
« mettent leur ville aux mains des Francs. » (1). 

On voit par ce récit que les habitants de Nar- 
bonne s'étaient faits au joug musulman, et qu'ik 
ne regardaient pas tout à fait les chrétiens comme 
des libérateurs. Â leurs yeux, les Francs étaient 
des étrangers, presque k Tégal des Arabes, etib 
ne se soumettaient à eux que sur garantie , et à 11 
condition de garder leurs lois et leurs coutumes. 

 cette époque, TEspagne se détacha du grand 
empire Arabe. £n Tan 750 de J.-G. (2), la famille 
des Abbassides s'était emparée du trône ; les Om- 
miades avaient été massacrés, et tous avaient péri, 
excepté Moavia et son fils Abdérame, qui avaient; 
réussi à se cacher en Afrique. Après la mort de 
son père, et vers la mi-août 755, Abdérame passa 
en Espagne, et à la tête d'un parti qui se forma, 
pour lui, s'empara du pouvoir et se fit proclama ^ 
roi. Il est le fondateur de la dynastie maure des l 
rois de Cordoue. Cette révolution et les troubles ^ 
qui la suivirent, ne contribuèrent pas peu à détooN ! 
ner les Sarrasins de toute expédition au dehors. 

La Provence était donc tranquille. S'il était ' 

I 

(1) Chr, de Moissac. 

(2) Art de vérifier les dates. 



— 61 — 

besoin de preuves pour établir que les Arabes 
n'étaient pas alors dans cette contrée, et que la cir- 
culation était libre partout, nous pourrions citer 
l'arrivée à Marseille des ambassadeurs envoyés 
par Pépin en 765 jusqu'à Bagdad, le voyage à Metz 
des ambassadeurs arabes qui étaient venus avec 
eux, et leur retour à Marseille. (1). 

En 772, ce sont les envoyés du pape Adrien qui 
débarquent aussi k Marseille, et vont demander le 
secours de Charlemagne contre les Lombards. 

Mais le silence seul des historiens du temps suf- 
fit pour nous convaincre que, sous le règne des 
deux premiers Carlovingiens , les Sarrasins n'oc- 
copèrent aucun point du littoral français. En effet 
les chroniques nombreuses, qui racontent la vie de 
Charlemagne, année par année, n'omettant aucune 
de ses actions, mentionnant les villes où il célébra 
.les fêtes de Pâques et les fêtes de Noël, le suivant 
tantôt en Saxe, tantôt en Italie, et tantôt en Espa- 
gne, énumérant toutes les entreprises des peuples 
voisins, et toutes les agressions tentées sur les 
frontières de son vaste empire, ne disent pas un 
aot qui permette de croire qu'il ait rencontré des 
ennemis en Provence. Enfin Eginhard, attaché à la 
personne même du grand Empereur, dit textuel- 

(I) 4« continuatour de Frédégaire. 



— 62 — 

lement, comme nous le verrons plus bas, que, 
grâce aux précautions prises par lui, les Arabes oe 
purent tenter sur ses états que l'attaque de Civita- 
Vecchia, k la suite de laquelle ils vinrent jusque 
sur nos côtes. 

Et cependant on a attribué à l'Empereur des 
Francs plusieurs campagnes en Provence, campi- 
gnes que Ton suppose trop importantes, pour qu'3 
ne soit pas nécessaire de les discuter ici. 

Dans sa Chronologie des Saints de LMns (t), 
Barrai a inséré la vie de S. Siacrius, évêque de 
Nice, d'après laquelle Charlemagne serait venuea 
Provence, dès les premières années de son règne, 
aurait vaincu le roi payen de Cimiez et de Nice, et 
chassé les infidèles de tout le pays. Siacrius était 
neveu du roi des Francs, et l'accompagnait dani 
cette guerrç;'il obtint de son oncle l'autorisatioa 
d'élever un monastère sur le tombeau du martjr 
S. Pons ; il se retira dans cette maison, et y vécut 
jusqu'en 777, que le pape Adrien I le fit évêque de 
•Nice. 

S'appuyant sur ces quelques lignes, GioflFredo(î) 
raconte que Charlemagne releva en 777 la ville 
de Nice, ruinée par les Sarrasins, D'autre part, 



(1) Impartie, p. 132. 

(2) Hist. des Alpes-Maritimes 



— 63 — 

Durante nous dit qu'en cette année 777, Charle- 
magne, revenant dltalie, s'arrêta à Tabbayè de 
S. Pons, où il reçut une députation des habitants 
le suppliant de réparer leurs désastres, et d'assu* 
rer leur repos, que les pirates troublaient par de 
fréquentes incursions et de cruels ravages. Le roi, 
touché de leurs malheurs, donna à un chef ligu- 
rien de son armée, du nom de Guiddo Guerra, la 
charge d'entretenir un corps de troupes pour la 
défense du littoral , et à cette condition lui céda à 
fief le lieu de Vintimille (i). 

Dans ces divers récits il n'y a rien de fondé. 
S. Siacrius ne peut être le neveu de Charlemagne 
Çarloman, fr^re du grand roi, eut bien un fils do 
ce nom ; mais Çarloman ne se maria qu'en 768, et 
son fils naquit au plus tôt en 769 (2). Celui-ci ne 
put par conséquent monter en 777 sur le trône 
épiscopal de Nice, après avoir fondé le monastère 
de S. Pons. 

Le séjour même de Charlemagne à Nice n'est pas 
possible, à la date de 777, que donnent Durante et 
Gioffredo. Il est vrai que ce prince alla en Italie au 
commencement de 776 ; mais ayant appris la ré- 
volte des Saxons, il retourna promptement en 

(1) Hist, de Nice, p. 119. 

(2) .Wt de vérif. les date» 



— 64 — 

Allemagne, et tint cette même année un Champ de 
Mai k Worms (1). Dans sa hâte de reparaître dans 
le nord de ses états, il ne put prendre un autre 
chemin que les Alpes noriques. En 777, il était à 
Paderborn ; en 778, il marcha contre les Maures 
d'Espagne. 

La relation de Durante et de Gioffredo n'est 
donc qu^une supposition toute gratuite ; et nous 
rejetterons leur récit parmi les fables ajoutées 
après coup à la vie, cependant si pleine, de rem- 
pereur d'Occident. 

L'expédition de Nice n'est pas la seule prêtée 
sans raisons suffisantes à Charlemagne. 

D'après plusieurs auteurs (2), les armées fran- 
çaises auraient, dans les dernières années du Vlli"* 
siècle, chassé les musulmans de la contrée qui est 
aujourd'hui le Comtat Venaissin ; puis le roi lui- 
même les aurait attaqués dans Arles, et finalement 
les aurait anéantis près de cette ville sur la colline 
de Montmajour, le 3 de mai, fête de l'invention de 
la Croix. Pour perpétuer le souvenir de sa vic^ 
toire^ il aurait fondé, au pied de cette colline, la 
chapelle de Sainte-Croix; et le lendemain, 5 msd, 
il serait entré dans Arleà , au milieu d'un peuple 

(1) Ann. Laiir., Saïujall.y Alamanici. 

(1) Douche, T. I, p. 718. — Saxi. Porii. Arel 



— 65 — 

mmense conduit par Tarchevêque Lupus. Enfin il 
lurait entrepris aussitôt la restauration des monu- 
ments religieux, détruits par les envahisseurs (1). 
Voici quels sont les qionumeuts sur lesquels 
s'appuie cette tradition. 

Premièrement (2), une Lettre Pastorale de l'ar- 
chevêque Michel de Moresio, qui siégeait en 4203, 
mentionne les combats livrés par Charlemagne 
(levant Arles. Dans cette lettre, adressée aux évé - 
ques et aux fidèles de la chrétienté, pour leur de- 
mander de Taider par leurs aumônes à réparer 
l'église de S.-Honorat, il dit : 

« Ëabet hœc ecclesia cemeterium spaciosum, in 
< cUjus 8%nu corpora infinita eorum requiescunt, qui 
« sub B. Carolo, et B. Wuillèlmo j et Viriano 
* nepote ejus, triumphali agone peraclo^ proprio 
t 8unt sanguine laureati, » 

« Cette église possède un vaste cimetière, oii 
« reposent les soldats du B. Charles, du B. Guil- 
« laume, et de Virian, son neveu, qui périrent un 
« jour de victoire. » 

En second lieu, Tinscription de la chapelle de 
Sainte-Croix, qui s'élève près du monastère dé 
Montmajour, porte : 

(1) Lalauzièro, p. 94. 

(2) Chantelou, Hist. Montismajoris, c. 2. 



— 66 — 

a Noveiintuniversiquoddtmseremssimuspm' 
a ceps Carolus Magnus Francorum rex Civitaim 
(( Arelatem quœ ab infidelibus detinebatur obsedii- 
Cl set, et ipsam vi armorfim cepisset, 'et Sarraceni 
a in eddem existentes pro majori parte aufugissent 
« in montana Montismajoris, et ibidem se retraxis- 
a sent, et idem rex ibidem cum exercitu suo venisset^ 
<c pro ipsis debellandis, triumphum de ipsis obii- 
a nuissety et de ipso graiias Deo agenda in signutn 
« hujfis modi victoriœ prœsentem ecolesiam in hono- 
« rem sanctœ Crucis dedicari fecit^ et prœsens m(h 
« nasterium in honorem S. Pétri apostolo)^mprin' 
« cipis dedicaium, quod ab ipsis infidelibus peniltiS 
«i destructum fuerat, et inhabitabile redactum, idem 
« rex ipsum reparavit et reœdificavit^ et monachoi 
a ibidem pro setmendo Deo venire fecit, et ipsuïï^ 
« doiavitj et plura dona eidem contulit, in quo quir 
« dem monasterio plures de Francid ibidem dehel- 
« lantessepultisunt. Ideo, fratres,orateproeis[\).^^ 

(( Qu'il vienne à là connaissance de tous que l6 
u sérénissime prince Charlemagne, roi des Francs, 
« ayant assiégé la ville d* Arles que possédaient le^ 
« Infidèles, la prit par la force des armes, et qu^ 
u les Sarrasins s'étant, pour la plupart, réfugi 



(I) Bouche, 1. 1, p. 719. — Chantclou, Hist, Montismajo^^ 
l'is, c. 2. 



— 67 — 

« sur la montagne de Montmajour et s'y étant re- 
« tranchés, le même roi y vint avec son armée 
» pour les combattre, les vainquit, et pour rendre 
« grâce à Dieu de sa victoire, fit dédicace de la 
« présente église en Thonneur de la Sainte-Croix ; 
« répara et reconstruisit le présent monastère de 
« S. Pierre, prince des apôtres, que les Infidèles 
« avaient détruit de fond en comble, et rendu in- 
» habitable ; il y appela des moines pour servir 
« Dieu en ce lieu, le dota et lui conféra divers 
« dons. Dans ce monastère furent ensevelis plu- 
« sieurs des Francs tués dans le combat. Frères , 
• priez Dieu pour eux. » 

Il faut joindre à ces documents les légendes des 
^eux bréviaires de TEglise d'Apt, (i) où il est dit 
^ue le grand roi des Francs aurait chassé les mu- 
sulmans du pays au nord de la Durance, et les 
aurait poursuivis jusque dans Arles ; puis que re- 
venant sur ses pas, il serait allé k Apt se reposer 
^e ses fatigues dans la maison du baron de Case- 
ï^euve. Tandis qu'il séjournait dans cette ville, l'ar- 
chevêque Turpin, qui l'accompagnait, renversa les 
^xitels des idoles élevés par les barbares, et rendit 
^u culte l'Eglise cathédrale qu'ils avaient profanée. 
Or, tandis que, procédant à la réconciliation de 

(1) Acta S. S, — S. Anna, mense Julio. 



— 68 — 

cette vénérable basilique, il officiait solennelle- 
ment, le fils du baron de Caseneuve, nommé Jean, 
aveugle, sourd et muet depuis sa naissance, se mit 
subitement par des signes multipliés à demander 
que Ton creusât le sol à ses pieds. Sur l'ordre du 
roi, des fouilles furent commencées aussitôt, et 
elles amenèrent la (découverte des reliques de 
Sainte Anne, devant lesquelles brûlait encore une 
lampe allumée par S. Auspice, au IP siècle de Tère 
chrétienne ; en même temps, le jeune baron recou- 
vra la vue, la parole et Touïe. 

Tels sont les titres que Ton peut citer à Tappui 
de la tradition. Voyons quelle confiance ils méri-^ 
tent, et s'ils sont de nature à ébranler la convie- 
tion, que nous a inspirée le silence de tous les 
chroniqueurs contemporains. 

Et d'abord que nous dit Michel de Moresio f 
Qu'autour de l'Eglise de S. -Honorât, est un cime- 
tière, où reposent les corps des soldats tués dans 
un combat livré sous Charlemagne. L'existence de 
ce cimetière est un fait qu'on ne saurait nier ; mais 
le combat, dont il est ici parlé, a-t-il bien été livré 
par Charlemagne? Ne serait-ce pas plutôt par 
Charles-Martel ? On n'en saurait douter, si on rap* 
proche de la lettre de Michel le dire de Rodrigue 
de Tolède (1), qui, racontant la tentative d'Abdé- 

(1) Conf. supra c. I. 



— 69 — 

rame sur Arles en 732, et la défaite des Français, 
ajoute : « Eorum tumuli adhuc hodie m Arelatensi 
eœmeterio ostenduntur ». Rodrigue et Michel de 
Moresio étaient contemporains; ils ne peuvent 
donc parler tous deux que des mêmes tombeaux. 
Si Tun nomme Charles-Martel, et Taulre Charle- 
magne, c'est que dès cette époque, postérieure de 
400 ans aux invasions sarrasines, la tradition était 
déjà confuse. Mais nous devons avoir plus grande 
confiance dans le premier, qui écrivait en histo- 
rien, que dans le second, qui se préoccupait seu- 
lement dans une lettre encyclique de rehausser 
l'éclat et les gloires de son Eglise. Le fait rapporté 
fmr Tarchevéque d'Arles doit donc être renvoyé au 
Tègne de Charles-Martel, et ne justifie en rien la 
tradition relative à son petit-fils. 

Quant à l'inscription de la Chapelle de Sainte- 
Croix, elle serait une preuve sans réplique de la 
légende Arlésienne, et il faudrait s^incliner devant 
son autorité, si elle était contemporaine. Malheu- 
reusement elle ne remonte pas au delà des premiè- 
res années du XY® siècle. Elle fut dressée à cette 
époque par les moines de Montmajour, qui vou- 
laient s'en faire un titre de fondation royale à ren- 
contre des religieux de S. -Antoine. 

Saxi, qui la cite dans son Ponlificium Arelatense, 
soupçonnait bien qu'elle n'est pas authentique. 



— 70 — 

• 

Chantelou ne fait pas difficulté d'en convenir, c le 
dois avouer, dit-il^ qu'elle a été faite par nos moi- 
nes eux-mêmes, pour répondre aux attaques des 
Antonins, et placée par eux sur la porte de la cha- 
pelle, vers Tannée 4400, pour prouver que noire 
abbaye est de fondation royale, comme chacun le 
disait, et pour affirmer une tradition qu'ils ne pou- 
vaient pas prouver » (4). L'inscription de Mont- 
majeur, postérieure de 300 ans k la lettre ency- 
clique de Michel de Moresio, a donc moins de va- 
leur encore ; et avec elle tombent tous les récits 
auxquels elle a servi de base, et la victoire de 
Cbarlemagne, et son entrée dans Arles le 5 de mai, 
et la restauration des églises entreprise par lui. 

Quant à l'archevêque Lupus, que Ton dit avoir 
reçu le vainqueur dans la ville délivrée par ses ar- 
mes, le Gallia Christiania n'en parle pas. Son exis- 
tence cependant est probable, car il faut le recon- 
naître dans Luponus, 53® évêque d'Arles, que les 
dyptiques de cette Eglise, publiés par Mabillon (2), 
placent entre Alafantus qui siégea de 788 k 794, 
et Jean de 811 k 819. 

Que dire maintenant des bréviaires de l'Eglise 
d'Apt, qui racontent les victoires de Charlemagne 
près d'Avignon et k Arles ? 

(1) Hist. Montismajoris, c. 2. 

(2) Analect. p. 220. 



— 71 — 

Eux aussi ne font que consacrer des légendes, 
qui sans doute étaient déjk bien vagues et bien 
confuses, et dont le véritable héros est non pas 
Charlemagne, mais son grand'père Charles-Martel. 
A celui-ci revient en effet la gloire d'avoir vaincu 
les Sarrasins à Avignon, d'avoir délivré la ville 
d'Arles, et d'avoir chassé les envahisseurs non 
seulement du Comtat, mais de toute la Provence. 
Quant k la présence de Charlemagne k Tinven- 
tion des reliques de Sainte Anne, il n'est pas de 
notre sujet de la discuter. Disons seulement que 
les auteurs qui en ont parlé sont loin de s'accor- 
der entre eux. Les vieux bréviaires mènent le roi 
des Francs k Apt, après la victoire d'Arles ; les 
Nouveaux, qui datent de 1532, disent qu'il s'arrêta 
^u cette ville aux fêtes de Pâques, en revenant 
d'Italie avec son armée (4). D'après Guesnay, le 
i^oi n'aurait pas été présent k l'invention des reli- 
9^ues; mais il serait venu k Apt en pèlerinage, sur 
la nouvelle de cette merveilleuse découverte (2). 

Le même désaccord se retrouve dans la date 
adoptée par les divers écrivains, qui ont suivi ces 
traditions. Au lieu de s'en tenir, comme l'a fait 
Nostradamus, k l'année 792 que portent les anciens 

CI) Boze. 

C*i) Annales MassiL 



— 72 — 

bréviaires, Bouche nous donne 793, Guesnay 801, 
d'autres auteurs disent 776 ou 799. Enfin Remer-* 
ville, ne croyant guère à la présence de Charlema-* 
gne, désigne comme possibles diverses dates ^ 
entre autres celle de 739 sous Charles-Martel. 

Et en effet, si Ton observe, comme nous venons 
de le faire, que tout ce qui est dit de Gharlemagne 
dans le bréviaire Aptésien, relativement à ses vic- 
toires sur les Sarrasins au nord de la Durance et 
à Arles, est aussi vrai pour Charles-Martel que 
faux pour son petit-fils, on a tous motifs de croire 
que la suite du récit se rapporte à ce même prince, 
et que c^est lui qui assista à Tinvention des reliques 
de Sainte Anne. 

Mais la tradition Provençale ne s'attache pas au 
seul Gharlemagne ; elle cite plusieurs des Ducs de 
son armée, entre autres Guillaume au Court-Nez, 
dont elle raconte les exploits merveilleux , et au- 
quel elle attribue la victoire définitive sur les enne- 
mis du nom chrétien. 

Il est plus difficile ici de démêler Terreur de la 
vérité. Avant toutes choses, constituons de pièces 
et de morceaux la légende de Guillaume, telle que 
la font quelques documents anciens, le Roman, et 
la tradition ; peut-être du rapprochement de ces 
faits vrais et faux jaillira-t-il un peu de lumière. 

Guillaume est mort dans un clottre : il est ho- 



- 73 — 

noré comme saint. Ses actes, écrits au XI* siècle, 
racontent que les Sarrasins, ayant passé les Pyré- 
nées , envahirent l'Aquitaine et la Septimanie, et 
s'établirent dans le royaume de Gharlemagne. Le 
roi assemble son conseil, et de Tavis de tous crée 
Guillaume Duc d'Aquitaine, et le charge de la 
guerre contre les Infidèles. Guillaume réunit son 
armée, entre en Septimanie, passe le Rhône, 
assiège Orange, et l'enlève au roi Maure Théobald. 
Après ces faciles commencements, il eut long- 
temps b lutter pour la conservation de cette ville, 
mais il resta vainqueur en totate occasion. Pour 
récompense, il obtint la propriété de sa conquête. 
Il continua la guerre contre les Sarrasins, et les 
écrasa en diverses rencontres, de façon k leur 
enlever l'espoir de jamais s'établir à nouveau dans 
le pays. Il faudrait un gros volume pour écrire 
tous ses exploits (1). 

Tel est en substance le récit des actes du Saint. 

Le peuple a conservé le vivant souvenir de ces 
combats livrés par Guillaume pour la délivrance 
du Comtat. On raconte, entre autres, qu'ayant 
réussi à acculer les Sarrasins dans une gorge, qui 
porte le nom de Combe de Naud, au pied du vil- 
lage de Saumanes, près de la fontaine de Vaucluse, 

(l) Acta S, S. 28 maii. 



- 74- 

il les écrasa sous des blocs de rocher. Avant h 
bataille, sa mère avait fait vœu de porter une con 
baille d'oranges k une chapelle de la Sainte-Vierge, 
bâtie au VI® siècle, et qui serait, dît-on , Téglise 
de Saumanes. Après la victoire, elle accomplit sa 
promesse, dans aine procession à laquelle assista 
Guillaume avec ses guerriers. 

Cette légende était connue de Pétrarque, et elle 
est indiquée par lui dans ses poésies latines : 

« Bœc matrona fuit, hostis quœ lœta remoHy 
« Vimineis calathis templo aurea poma sacravU i. 

Elle a été recueillie également au commencement 
de ce siècle, par Tabbé Costaing de Pusignan, dans 
son petit volume « La Muse de Pétrarque dans les 
collines de Vaucluse ». D'ailleurs la procession 
commémorative et TofFrande des oranges se sont 
perpétuées jusqu'à la Révolution Française, bien 
qu'avec quelques interruptions, causées par les 
guerres de religion qui ont ensanglanté cette 
contrée. 

Ce n'est pas tout. 

La lettre de Michel de Moresio, que nous avons 
citée déjà, fait participer Guillaume à la bataille, 
que l'on suppose livrée par Charlemagne k Mont- 
majour. 



— 75 — 

Enfin une chanson de Gestes (1 ) , composée au 
XIII* siècle ou à la fin du XI I'^, prend Guillaume 
au Court-Nez déjà Marquis d'Orange, et nous le 
montre livrant une bataille gigantesque aux Sar- 
rasins, dans les Âliscamps. Après des prodiges de 
valeur, Guillaume est vaincu ; son neveu Vivien 
est tué, et tous ses ducs sont massacrés ou faits 
prisonniers. Guillarme s'enfuit vers Orange ; mais 
la contrée est pleine de Sarrasins. Il erre nuit et 
jour, se battant k toute heure ; enfin harassé de 
fatigue, serré de près, il arrive aux portes de la 
ville, et demande au gardien de lui ouvrir. Celui-ci, 
trompé par le cheval arabe que monte le Comte 
après l'avoir pris aux ennemis, hésite et va avertir 
la Comtesse Guibors. Guibors feint de ne pas re- 
connaître son mari. « Ce n'est pas Guillaume, dit- 
« elle, qui fuirait ainsi, et laisserait les Sarrasins 
I traîner prisonniers les chrétiens jusque sous les 
« murs de sa ville ». D'ailleurs elle est seule avec 
des femmes, tous les hommes sont au combat ; elle 
a'ouvre pas. A ces reproches le Comte sent se ré- 
i^eiller sa valeur. 11 fond sur les Sarrasins, fait un 
nassacre épouvantable, et revient traînant de lon- 
ues files de prisonniers. Alors Guibors le recon- 
ait et lui ouvre les portes. Mais les Sarrasins 

(1) Aliscans, publiée par M. Gucssard. 



— 76 — 

entourent Orange, et jurent de Tassiéger un an 
durant. Le Comte, sur le conseil de sa femme, part 
pour la France ; il va à Laon, k la cour du roi Louis, 
car Charlemagne est mort ; il obtient une armée, 
et arrive assez à temps pour dégager Orange, que 
les femmes commandées par Guibors défendent le 
casque en tête. Cependant les Sarrasins se concen- 
trent aux Âliscamps : les chrétiens vont les y cher* 
cher, et les exterminent grâce aux exploits inouis 
de Renoart. 

Telle est la légende de Guillaume au Court-Nex. 
Voyons maintenant le récit de l'histoire. Elle ne 
laisse rien subsister de cette brillante épopée. î 

Haccham (4), qui monta sur le trône de Gordooe 
vers 788, voulant réparer les pertes des Sarrasins 
en Septimanie, envoya dans cette province son i 
général Abdelmelec, avec une armée considérable. 
Ce général vint à Narbonne, brûla le faubourg, fit 
beaucoup de prisonniers et de butin, puis s'avas(a 
dans la direction de Carcassonne. 

C'est là l'invasion racontée par les actes de 
S. Guillaume, avec cette différence que les Sarra- 
sins ne paraissent pas avoir passé le Rhône, e^ 
s'être emparés d'Orange. 

Continuons la lecture de la Chronique de MoiBr 

(\) Chr. de Moissac. 



— 77 — 

sac, Guillaume au Court-Nez, qui commandait h 
Toulouse (1) pour Louis le Débonnaire, h qui sou 
père avait donné à sa naissance le royaume d'Aqui- 
taine, vînt au devant des Sarrasins, et les rencon- 
tra sur la rivière d'Orbieu. Guillaume fut battu , 
mais après un combat tellement acharné, que les 
Sarrasins s'arrêtèrent dans leur marche, et ren- 
trèrent en Espagne. 

Cet événement eut lieu en 793, au témoignage 
de la chronique de Moissac et des annales de Fulde. 
Rodrigue de Tolède le retarde d une année, le met- 
tant k Tan de l'hégire 478, qui commença le 7 
avril 794, 

Si les Maures, en rentrant en Espagne, avaient 
laissé une portion de leurs forces k Orange et dans 
le Comtat-Veiiaissin, et si Guillaume, prenant la 
i^vanche de son héroïque défaite, les avait battus 
6t chassés après de longs coitibats, peut-on sup- 
(loser q[ue les Annales eussent négligé des faits si 
intéressants, et si k l'honneur d'un des hommes les 
flus coîisidéràbles de ce temps ? 

Comment doiic expliquer Içs actes de S. Guil- 
laume, et ce qu'ils racontent de la conquête 
d'Orange sur les Sarrasins ^ A cette difficulté il ne 
peut y avoir qu'une solution. Quand ces actes fu- 

(1) Depuis 790. 



— 78 — 

rent composés, au XI® siècle, les Comtes d'Orange, 
alors régnants, se disaient les descendants de Guil- 
laume au Court-Nez ; il parut naturel, conformé- 
ment aux usages de cette époque, qu'ils tinssent 
leurs droits de la conquête, et que cette ville eut 
été inféodée k Guillaume parce qu'elle avait été 
enlevée par lui aux ennemis. On n'avait pas oublié 
qu'Orange avait été occupé par les Sarrasins;* ''. 
d'autre part Guillaume était fameux par ses ex- 
ploits contre les Infidèles, qu'il combattit sur la 
rivière d'Orbieu et en Espagne ; il n'en fallut pas 
davantage, et Ton confondit encore une fois Char- 
les-Martel avec Charlemagne, les ducs du Maire 
du palais, avec les paladins du grand Empereur; 
et c'est ainsi que furent attribuées k Guillaume au 
Court-Nez la délivrance d'Orange et les batailles 
livrées dans le Comtat, tandis qu'il fallait en faire 
honneur k l'armée que commandait Childebrand 
en 737, quand, précédant Charles-Martel, il refoula 
sur Avignon les Sarrasins, qui après s'être empa- 
rés de cette ville, avaient répandu leurs ravages 
tout k l'entour, comme nous l'avons vu au chapi- 
tre précédent. 

Cette confusion étonnera moins encore, si Ton 
réfléchit que quarante années au plus séparent les 
deux époques, et que les actes ont été écrits deux 
cents ans plus tard. 



— 79 — 

On croit, il est vrai, que l'auteur anonyme, 
[uand il écrivit, avait sous les yeux des vies an- 
tennes du saint comte de Toulouse, entre autres 
le que dit de lui Ârdo, disciple de saint Benoit 
TÂniane, qui avait pu connaître Guillaume. Mais 
lest à remarquer qu'Ardo ne parle pas des cam- 
3agoes militaires de Guillaume. Ce récit a été 
ajouté au XP siècfe seulement. 

Quant au roman à^Aliscans, il est inutile de le 
discuter; les trouvères ont les allures trop libres 
pour que leurs récits fassent foi en histoire. Celui- 
ci est allé jusqu'à placer l'action de son poème sous 
le règne de Louis le Débonnaire, après la mort de 
Charlemagne. Or Guillaume au Court-Ne/ mourut 
religieux de Gellone, un an ou deux avant l'Empe- 
reur. Mais au point de vue littéraire, son œuvre a 
un réel mérite ; la mort de Vivien est un morceau 
émouvant ; et l'épisode de Guibors, refusant de 
reconnaître son mari fugitif, et aussitôt s'atten- 
drissant, et s'eflFrayant des nouveaux dangers aux- 
quels elle l'expose, a la grandeur des plus belles 
conceptions poétiques. Tout le monde connait le 
parti que notre Poète provençal a su tirer de cette 
situation, et les beaux vers par lesquels dans Ca- 
'endaù, il a popularisé l'héroïsme de la marquise 
d'Orange et le noble désespoir de Guillaume au 
Court-Nez. 



- 80 - 

11 faut donc effacer des fastes Caroliens les cam- 
pagnes contre les Sarrasins de Provence. Pourtant 
ce n'est pas à dire que Charlemagne n'ait rencon- 
tré les Infidèles que dans les Pyrénées et sur les 
bords de TËbre ; il les combattit sur mer plusieurs 
fois, et les vainquit dans lés eaux de la Sardaigne 
et de la Corse. 

Les Annales de Fulde nous disent qu'ien 798, les 
Maures commencèrent le long des côtes une série 
de descentes, remplaçant la grande guerre par des 
expéditions de forbans. Charlemagne mit alors 
tout le littoral en état de défense, et, au dire 
d'Eginhard (1); il réussit par de sages précautions 
à tenir les pirates en respect. Cependant la ville de 
Centumcelte, en Etrurie, (aujourd'hui Civita-Vec- 
chia) fut surprise et pillée. Le Moine d'Angoulème 
raconte que de Centumcell93 les pillards vinrent 
en Provence, où ils mirent tout à feu et à sang, et 
il place cet événement k Tannée 81 3. Ils firent tous 
ces dégâts, dit-il, pour venger la défaite que leui* 
avait infligée, devant Majorqbe, la flotte du Comté 
Èrmangait*e d'Ampurias. 

C'est sans doute à cette époque qu'il faut ihettre 
la destruction de Nice, que Bouche, d'après Du- 
cbéne, supipose avoir eii lieu l'année précédente, 

(\) Vità Caroli M, cap. 17. 



- 81 - 

>12. Durante (1) dit aussi que Nice, qui avait été 
élevé de ses ruines en 777, fut renversée une 
econde fois après la bataille de Roncevaux, livrée 
m 778, et la déroute de Guillaume au Court-Nez, 
m 793. 

 ces timides tentatives se bornèrent les agres- 
sons des Sarrasins sur les côtes de Provence, pen- 
lant la vie de Charlemagne ; mais les choses chan- 
gèrent de face après sa mort, arrivée le 28 janvier 
8U. Les pirates arabes devinrent plus hardis et 
multiplièrent leurs courses. 

La ville de Marseille, par sa richesse, devait ten- 
ter ces intrépides corsaires ; ils ne tardèrent pas h 
Tattaquer. 

Une vague tradition, recueillie par M. Des Mi- 
chels, dans son Histoire du Moyen-^Age, et par les 
auteurs de la Statistique des Bouches-du-Rhône , 
raconte que les Maures débarquèrent un peu au 
nord de la ville, au lieu nommé aujourd'hui Séon ; 
mais que traqués vigoureusement par la popula- 
tion, et voulant regagner leurs vaisseaux, ils se 
précipitèrent dans la mer, du haut de la falaise qui 
porte le nom de Saut-de-Maroc. 

D'après les Annales de S. Berlin^ chronique im- 
portante et sûre, les choses se seraient passées 



(l) Hist. de Nice. 



— 82 — 

tout difTéretnment. Les arabes auraient, en 838, 

pillé la ville, détruit les monastères, et enlevé 

« 

beaucoup de prisonniers et de butin. 

« DCCCXXXVIII Intérim Saracenorum 

« piraticœ classes Massiliam Provinciœ irruentes, 
a abductis sanclimonialibus , quarum illic non rruh 
« dica congregatio degebat, omnibus, et cunctis 
VI masculini sexûs clericis et laïcis, vastatâqve 
a urbe, thesauros quoque ecclesiarum Christi secum 
a universaliter asportarunt. » 

Les Annales de S. Berlin sont le guide le plus 
sûr que nous* puissions suivre, dans les événe- 
ments de cette période. Nous nous bornerons le 
plus souvent à les citer sans commentaire, n'ayant 
que bien peu à- ajouter à leur texte malheureuse- 
ment trop bref. 

« DCCCXLIL Les pirates maures, venus à Arles 
« par le Rhône, pillent tout de tous côtés, et s'en 
a retournent avec leurs navires chargés de dé- 
« pouilles. » 

L'archevêque Nothon occupait alors le siège 
d'Arles. 

« DCCCXLIX. Les Maures et Sarrasins pillent 
a la ville de Luqa en Italie, sans résistance, 6t 
« dévastent tout le littoral jusqu'en Provence. » 

a DCCCL. Les Maures dévastent tout jusqu'à 
a Arles, sans résistance. Mais comme ils s'en re- 



!■' »~ !<■" ■ 



-^83 - 

« tournaient, rejetés sur la côte par les vents con- 
a traires, ils sont massacrés. » 

Cette guerre de surprises était favorable à ces 
avides pillards, qui chargeaient leurs navires de 
butin, et reprenaient le large, avant que les popu- 
lations, revenues de leur stupeur, pussent se réu- 
nir et prendre les armes. Nous voyons ici com- 
ment, la tempête les ayant rejetés aux bouches 
du Rhône, ils payèrent leurs déprédations de leur 
vie. 

Quelques historiens (1) ont fait honneur de cette 
victoire à Gérard de Roussillon, que l'empereur 
Lothaire avait fait gouverneur de Provence, depuis 
845. C'est là une opinion plausible, mais qui ne 
s'appuie sur le témoignage d'aucun document an- 
cien. 

Ne sont-ce pas ces pirates de 850 qui renversè- 
rent, à Arles, le tombeau de Saint Césaîre?On est 
autorisé à le croire, d'après l'inscription gravée 
sur le marbre de ce monument, lors de sa recons- 
truction, oii il est dit que les profanateurs furent 
engloutis par la mer : 

Cernitur hic pario renovatum marmore tegmen 

Patri Cœsario Pontificique sacro , 
Quod scelerata cohors rabie destruxit acerbd, 

(l) Lalauzière, p. 9G. 



— 84 — 

Hanc virtute Dei sorbuit unda maris. 

Prœsule Rostagno hdc Arelate sede locaio^ 

Cernuus id Paulus strenue œmpsit opus. 

Etc., (4) 

Baronius (2) a placé la violation du tombeau du 
grand évêque à Tannée 732. Les annales des 
Francs, dit-il, nous racontent que Charles-Martel 
écrasa les Sarrasins en 731 et 732 ; les Infidèles, 
fuyant devant son armée, cherchèrent leur refuge 
sur la flotte qui les avait amenés d'Espagne, mais 
une tempête les engloutit. 

Que les Arabes soient venus à Arles en 732, 
c'est chose à peu près certaine (3). Mais ils n'eu- 
rent à souffrir aucune tempête, et loin d'avoir été 
battus sous les murs de cette ville, ils étendirent 
leurs ravages dans toute la vallée du Rhône. Quand 
Charles-Martel les eut vaincus, au mois d'octobre, 
entre Tours et Poitiers, ils repassèrent les Pyré- 
nées, sans être trop vivement poursuivis ; si une 
partie se rembarqua et fit naufrage, l'histoire ne 
nous en a pas gardé le souvenir. 

Il n'est donc pas probable que l'inscription de 
Saint Césaire se rapporte à Tannée 732. 

(1) Mabillon. Ann. Bened, 1. 1. 

(2) Ann. Eccl. t. IX. 

(3) Adon. — Rodrigue de Tolède. 



— 85 — 

Cepeûdant cette opinion a été, après Baro- 
ûius, celle de Barrai et de Saxi (1). Adoptant une 
version erronée de Tinscription, d'après laquelle 
on lisait : 

Prœsul et in stagna Arelatis sede locato, 
Geminus id Paulus strenue compsit opus. 

Saxi a supposé Texistence d'un archevêque nommé 
Geminus Paulus, qu'il a placé arbitrairement vers 
735, entre Protasius et Georges, et lui a attribué 
la restauration du tombeau de Saint Césaire. 

La série des archevêques est si incertaine k 
cette époque, que les auteurs du Gallia Christiana 
ont préféré ne pas la donner, et ne citent d'autre 
nom, de*684 à 769, que celui de Saint Polycarpe. 
Les Dypliques de Mabillon (2), monument respec- 
table, sont beaucoup plus complets ; mais entre 
Protasius et Georges ils nomment Imnodus et non 
Geminus. 

La supposition de Saxi est donc toute gratuite , 
et elle devient inutile si on admet l'inscription de 
Saint Césaire, telle que Mabillon l'a rétablie d'après 
Un vieux manuscrit arlésien. La restauration du 
tombeau est due k un certain Paulus, homme dis- 

(1) Saxi, p. 159. — Barrai, p. 276. 

(2) Anaîeci,, p. 220. 



— 86 — 

tingué, sous Tépiscopat de l'archevêque Rostaîng. 
Le manuscrit donne la date de 878, et en effet Ros- 
taing a siégé entre 871 et 913. 

Cette opinion, admise aujourd'hui par tout le 
monde, permet de placer, comme nous le faisons, 
la violation du tombeau et le naufrage des profa- 
nateurs à Tannée 850 , époque à laquelle les 
chroniques nous apprennent que les Sarrasins 
furent rejetés par la tempête sur le rivage, et 
portèrent la peine de leurs crimes. 

Ce n'était pas assez des Sarrasins pour ravager 
et ruiner la Provence ; voici venir les Normands. 
Ils s'établirent en Camargue , en 858 , s'il faut 
croire un vieux Bréviaire manuscrit de TEglise 
de Nîmes, en 859, d'après les Annales de Saini- 
Bertin, dignes de plus de confiance : 

DCCCLIX. Les pirates Danois , naviguant 
a entre l'Espagne et l'Afrique par un long détour, 
a entrent dans le Rhône, et après avoir ravagé 
a plusieurs villes et monastères, s'établissent dans 
a Tîle de Camargue. » 

« DCCCLX. Les Danois, qui s'étaient établis 
« dans le Rhône, étendent leur ravages jusqu'à 
« Valence. De là , après avoir tout pillé, ils re- 

« tournent à l'île où ils s'étaient établis Les 

« Danois , qui étaient sur le Rhône , gagnent 
« l'Italie '^et prennent Pise et d'autres villes. » 



— 87 — 

• 

La Chronique des Gestes des Normands dit les 
mêmes choses , dans les mêmes termes et aux 
mêmes dates. 

Quelles sont ces villes que le chroniqueur assure 
avoir été saccagées par les Barbares du Nord, 
dans la première année de leur apparition? On 
raconte qu'ils vinrent aux Martigues et même à 
Marseille, où, d'après Ruffi, ils auraient détruit 
l'abbaye de Saint- Victor (1). Tout cela est un 
peu gratuit , et nous ne nous y arrêterons pas. 

Nous accepterons plus volontiers ce qu'ont dit 

quelques auteurs, que les Normands quittèrent la 

vallée du Rhône et la Provence, par crainte des 

armements de Gérard de Roussillon (2). Ce serait 

même après avoir chassé les Normands et les 

Sarrasins, que Gérard, pour prix de ses services, 

aurait demandé aux Marseillais le corps de Saint 

Lazare, qu'ils avaient caché depuis quelques 

années déjà, pour le soustraire aux profanations 

des Infidèles. Les Marseillais n'osèrent se refuser 

au désir du libérateur de la Provence ; d'autant 

plus qu'il faisait valoir à leurs yeux l'avantage de 

mettre pour toujours les saintes reliques à l'abri 

de toute insulte (3). Seulement la tradition raconte 

(1) Rum, t. II, p. 118. 

(2) Lalauzière, p. 97. 

(3) Faillon, t. I, p. 729. 



— 88 — 

que deux prêtres, craignant qu'elles ne revinssent 
jamais de Bourgogne, enlevèrent la tête du saint 
Ëvèque et y substituèrent celle d'un autre saint. 
Le corps de Saint Lazare est aujourd'hui encore 
conservé k Autun , et sa tête est vénérée à Mar- 
seille (1). Cette relation est appuyée par quelques 
mots du Martyrologe et du Ménologe d' Autun. 
Quelques années après le départ des Normands, 
les Arabes firent de nouveau irruption. Leurs 
flottes abordaient le plus souvent dans Ttle de 
Camargue, soit parce qu'ils avaient toute facilité 
de débarquer en ce lieu presque désert, soit parce 
que le Rhône leur offrait un chemin sûr pour 
pénétrer au ccpur de la Provence. Us semblent 
même y avoir possédé un établissement solide et 
de durée ; les annales de Saint-Bertin nous disent : 
« Camana .... in qud portum Saracéni Iiabm 
solebant. » 

Le long séjour qu'ils firent dans le delta du 
Rhône, explique l'abandon du culte traditionnel 
des saintes Maries Jacobé et Salomé , et l'oubli 
dans lequel étaient tombées les reliques de ces 
premières apôtres de la Provence. Les corps des 
deux saintes femmes , disciples de N. S. J. C, 
étaient ensevelis k côté de l'oratoire qu'elles 

(1) Ibid., p. 730. 



— 89 - 

avaient élevé en ce lieu, à leur débarquement. Les 
chrétiens ayant fui à rapproche des Infidèles, le 
souvenir s'en perdit presque entièrement, et Télé 
vation des saintes reliques ne fut faite que bien des 
siècles plus tard, sous le règne du bon roi René. 

On rapporte aussi au séjour des Sarrasins dans 
la Camargue, lorigine de la race de chevaux 
propre aux steppes de ce désert. Millin les consi- 
dère , d'après l'opinion commune , comme une 
dégénérescence des chevaux arabes amenés par 
les envahisseurs (1). 

Les courses des pirates se renouvelaient pério- 
diquement. En 869, nous les voyons remonter le 
Rhône, et, débarquant k l'improviste, se saisir de 
Tarchevêque Rotland , qui siégeait alors sur le 
trône pontifical d'Arles. 

Empruntons cette lamentable histoire aux Anna- 
les de Saint-Berlin : 

L'archevêque Rotland avait acquis, k prix d'ar- 
gent, de l'empereur Louis il, fils de Lothaire, et 
de son épouse Engelberge , l'abbaye de Saint- 
Césaire , dont les biens étaient situés, pour la 
plupart', dans l'île de Camargue. Cette abbaye était 
celle que Saint Césaire avait fondée au commen- 
cement du VP siècle, pour sa sœur Césarie. En 

(1) Millin, t. IV, p. 5. 



- 90 - 

mourant il l'avait léguée k ses successeurs, dans 
la crainte que ses parents ne voulussent mettre 
la main sur les propriétés dont il Pavait enrichie ; 
mais il avait interdit formellement aux évoques 
qui viendraient après lui, de s'immiscer dans les 
affaires de cette pieuse maison. 

Rotland donc, ayant reçu de l'Empereur l'abbaje 
fondée par son saint prédécesseur , avait entre- 
pris de faire élever dans la Camargue un château, 
sans doute pour défendre ses nouveaux domaines; 
il le construisit h la hâte et en terre seulement : 
« Castellum opère tumultuario de solâ terra œdiji' 
cans. » (1). 

Or, tandis qu'il était lui-même sur les lieux, 
surveillant les travaux, tout-à-coup arrivent les 
Sarrasins. Au lieu de fuir, Tarchevéque s'enferme 
imprudemment dans sa petite forteresse. Les 
ennemis débarquent tout auprès, massacrent plus 
de trois cents de ses hommes , sans doute des 
ouvriers ; se saisissent de lui, l'enchaînent et le 
jettent dans leur navire. 

Contents de l'heureuse prise qu'ils ont faite, 
les pirates cherchent aussitôt à en tirer parti, et 
offrent de rendre Tévêque moyennant 150 livres 
d'argent, 150 manteaux, 150 épées, 150 esclaves 

(1) Anh, de Saint^Bertin. 



— 91 — 

et autres choses encore. Mais, pendant que Ton 
négociait, Rotland mourut à bord de leur vaisseau, 
le 43 avant les calendes d'octobre, c'est-à-dire 
le lundi 19 septembre. Les Sarrasins n'eurent 
garde de divulguer sa mort. Au contraire, ils 
pressent le paiement de la rançon , disant avoir 
hâte de quitter le pays. Quand ils eurent reçu 
tout ce qu'ils avaient exigé, ils descendirent Tar- 
chevèque assis dans une chaise, revêtu de ses 
habits sacerdotaux , avec lesquels il avait été pris, 
et le déposèrent à terre, en l'entourant d'hom- 
mages. Ses diocésains accourent pour le féliciter 
et ne trouvent qu'un cadavre. Pendant qu'ils rem- 
plissent l'air de leurs cris de douleur, les Sarrasins 
lèvent l'ancre et s'enfuient. 

Le corps fut porté à Arles, au milieu des larmes 
le tous, et enseveli dans le tombeau qu'il s'était 
préparé, le 10 avant les calendes d'octobre, jeudi 
Î2 septembre 869. Le peuple le considéra comme 
nartyr et lui décerna le titre de Saint. 

Pendant le IX® siècle, Arles fut donc le plus 
souvent l'objectif des Sarrasins. C'est sans doute h 
îette époque, que les habitants de cette ville firent 
les Arènes romaines une citadelle, en fermant les 
ircades extérieures, et en élevant sur les gradins 
îes immenses tours que l'on voit encore aujour- 



— 92 — 

d'hui (1 ) . Les arènes de Nimes avaient déjà subi 
pareille transformation, et Rodrigue de Tolède les 
appelle : a Prœsidium Arenarum. » 

Ces courses des Sarrasins, qui ruinaient la Pro- 
vence, n'étaient cependant que passagères; ils 
n'occupaient pas le pays. La preuve en est qu'en 
878, le pape Jean YIII put débarquer librement k 
Arles, où il fut reçu par le dup Boson qui raccom- 
pagna jusqu'à Troyes (2). Jusqu'ici même, les pi- 
rates n'avaient porté la dévastation que sur le 
littoral ; les villes d'Arles, Nice et Marseille avaieat 
eu, seules, k souffrir de leurs expéditions trop 
souvent répétées. 

Nous verrons, au chapitre suivant , comment 
le hasard donna à cette guerre une extension 
inattendue, et livra aux Infidèles la Provence tout 
entière, le Dauphiné et la Suisse. 



(t) Millin, t. 3. 

(t) PatrologiCj t. 126. — Art de vérifier les dates. 



CHAPITRE TROISIÈME 

Les Sarrasins du Fraxinet s'emparent de la 

Provence 



En 879, le coûcile de Mantale détacha la Pro- 
vence et la Bourgogne Cisjurane de la couronne 
de France, et reconnut pour roi le comte Boson, 
beau-frère de l'empereur Charles-le-Chauve. 

Le nouveau royaume ne compta guère do jours 
heureux. Fondé par une usurpation, il eut d'abord 
à lutter contre les fils de Louis-le-Bègue, Louis 
et Carloman ; puis les successeurs de Boson l'en- 
gagèrent en Italie dans des guerres qui devaient 
amener sa dissolution. 

Ces folles expéditions ne furent pas sans gloire ; 
mais pendant que ses princes guerroyaient au loin, 
la Provence fut abandonnée à un ennemi impla- 
cable, qu'elle connaissait depuis trop longtemps 
déjà. Les Sarrasins l'occupèrent pendant de lon- 
gues années *, ils la foulèrent aux pieds, et épui- 
sèrent par de cruels pillages son sang et sa richesse. 
Ses villes furent détruites, ses campagnes furent 



- 94 - 

ravagées, et ses habitants exterminés ; ce beau pays 
devint un horrible désert, que les loups et les ani- 
maux sauvages parcouraient en tous sens. 

Elle avait été autrefois traversée par les armées 
romaines; les Visigoths l'avaient conquise; les 
Francs et les Ostrogoths s'étaient disputé la pos- 
session de ses dépouilles ; jamais elle n'avait souf- 
fert ce qu'elle souffrit alors de la main des Infidèles. 

Ces nouveaux Barbares avaient pris pied sur la 
côte, dans le golfe Grimaud, et ils avaient établi 
leur repaire sur les montagnes, dans une position 
inexpugnable connue sous le nom de Fraxinet. 

Nous trouvons dans un historien contempo- 
rain, Liutprand, (1 J la description de cette forte- 
resse, d'où ils étendirent leur domination jusque 
dans les plus hautes vallées des Alpes. 

« Le Fraxinet, dit- il, est situé aux confins des 

a Italiens et des Provençaux ; d'un côté il 

« est baigné par la mer, des autres côtés une forêt 
(( épineuse et profonde l'entoure. Si quelqu'un 
« pénètre dans cette forêt, perdu dans un laby- 
« rinthe de sentiers, percé par les épines, il ne 
u peut ni avancer ni reculer sans de grands 
« efforts ». 

Après cette courte description, Liutprand nous 

(l) Antapodosis. 



- 95 - 

racoQte par quel hasard les Musulmans se rendi- 
renl maîtres de cette position importante. 

a Vingt Sarrasins, partis d'Espagne sur une 

« petite barque, furent malgré eux jetés par le 

tt vent sur ce rivage. Ils sortirent pendant la nuit 

« de leur baieau, pénétrèrent dans le hameau voi- 

4 sin, massacrèrent les habitants, puis s'eùfoncè- 

tt rent dans les monts Maures, qui dominent le 

« lieu de leur débarquement, et s'y fortifièrent 

tt contre les populations d'alentour. Utilisant la 

« profondeur et l'épaisseur du bois, ils rendi- 

« rent l'accès de leur retraite impossible, par tout 

« autre chemin qu'un sentier très-étroit. Con- 

« fiants dans.la force de la position, ils commen- 

« cèrent alors k courir le pays. En même temps 

« ils envoyèrent en Espagne des messagers, pour 

' apprendre à leurs compatriotes les avantages du 

* poste qu'ils occupaient, et assurer que la con- 
« quéle des provinces voisines était facile et sans 
« danger. Cent hommes seulement répondirent 
« d'abord à leur appel. 

« Cependant les Provençaux, leurs plus proches 
« voisins, en guerre les uns contre les autres, se 
« pillaient, se massacraient mutuellement, se fai- 
« sant tout le mal qu'ils pouvaient imaginer. Les 
« plus faibles, pour venger leurs défaites, appelé- 

* rent à leur secours les Sarrasins, et devenus les 



— 96 - 

a plus forts, non contents d'abattre leurs ennemis, 
« prirent plaisir à ravager leurs terres. 

a Et il arriva que les Sarrasins, impuissants par 
a eux-mêmes, écrasèrent un parti en soutenant 
a l'autre ; et attirant sans cesse de iiouveaux ren- 
forts d'Espagne, ils furent bientôt en mesure 
« d'attaquer ceux dont ils s'étaient d'abord faits 
« les alliés. Alors, sans contrainte, ils massacrent 
« et renversent tout ; et les pays plus éloignés 
« commencent à prendre l'épouvante ». 

Tels sont, d'après Liutprand, qui écrivait vers 
l'an 958, les commencements de la domination 
Sarrasine en Provence. 

On a discuté longtemps sur l'emplacement qn'il 
faut attribuer à cette formidable citadelle du Fra- 
xinet; et Thésitation venait de ce que d'autres 
auteurs semblent la mettre près de Nice , là où 
s'élève aujourd'hui la petite cité de Villefranche. 

Les Sarrasins ont eu en effet une forteresse en 
cet endroit, comme nous le verrons plus tard ; et 
cette forteresse, ainsi que plusieurs autres d'ail- 
leurs, portait le nom de Fraxinet. Mais, ce nom, 
elle l'avait emprunté au premier Fraxinet oii débar- 
quèrent les vingt pirates venus d'Espagne, et que 
tous les auteurs s'accordent aujourd'hui à mettre 
en Provence, sur le golfe Grimaud, près du vil- 
lage de la Garde-Freynet. 



-97 - 

Liutprand ne permet aucun doute, en disant 
ju'après avoir renversé le hameau voisin du rivage, 
is pénétrèrent dans les monts Maures et s'y for- 
tifièrent au milieu des bois. Or ces monts Maures, 
qui doivent leur nom au séjour qu'y firent les ban- 
des de Mauronte en 739, bordent la côte, d'Hyères 
à la rivière d'Argens. 

On y voit encore, dit Millin, (1) quelques restes 
de leur établissement, un fossé large et profond, 
et une grande citerne creusée dans le roc. Un esca- 
lier, aussi taillé dans la montagne, conduisait daus 
l'eaceintede la forteresse. 

Aucun auteur ne nous a conservé la date de la 
prise du Fraxinet par les Sarrasins. Liutprand fait 
suivre le récit, que nous venons de traduire, de 
ces mots : 

« Bdc iempesiate, LeoPorphyrog.nitus,.. . (2) 
« Constantinopolitanœ civitatis regebat imper ium. 
« Simeon. . . Bulgariis prœerai . . Per idem tem- 

« pus Arnulfus rex , defuncto Karolo prœno- 

« mine Calvo^ Bagoariis, Suevis, FranciSy Teuto^ 
^ nids, LotharingiSj audacibusque principabatur 
« Saxonibm,. Berengarius et Wido imperatores 

(1) Voyage dans les départements du mididela France. 
T. 2. p. 465. 

(2) Il veut dire Léon le Philosophe ; 11 n'y a jamais eu de 
^éon Porphyrogônète sur le trône de Constantinople. 

7 



— 98 - 

« ob 7'egnum Italioum conflictabantur, Formosus. . . 
pap2 h'abebatur ». (1) 

Or, l'empereur d'Orient, Léon, régna du 1 mars 
886 au H mai 9H ; Siméon, roi des Bulgares, de 
889 environ au 27 mai 927 ; Arnoul du h \ novem- 
bre 887 à 899. Bérenger et Guy se disputèrent 
l'empire de 888 à 894. Enfin le Pape Formose sié- 
gea de septembre 891 à 896. (2) 

Dans ce synchronisme, le règne de Formose est 
celui qui resserre le plus la date de Tinvàsioa des 
Sarrasins en Provence ; et nous devrions placer 
leur établissement au Fraxînet de 891 à 896, même 
à 894, qui est la dernière année des luttes de Béren- 
ger et de Guy. Mais Liutprand n'a pas voulu donner 
la date précise de leur débarquement en Provence ; 
il entend leurs premiers succès, et ces guerres 
intestines des Provençaux auxquelles ils prirent 
part, et qui furent l'occasion de leur fortune. 
L'année de leur arrivée , il est visible qu'il 
l'ignore. 

D'autre part, au concile de Valence, assemblé 
en 890, pour le couronnement de Louis, fils de 
Boson, l'archevêque Bernoin, de Vienne, rapporta 
qu'il venait de Rome où il avait appris au pape 



(\) Antapodosis. 

(2) Art de vérif. les dates* 



- 99 - 

Etienne V les maux sans nombre que les Proven- 
çaux souffraient de la part des Sarrasins. (1) 

a Saraceni Provinciain depopulantes, terram in 
* solitudinem redigebant ». 

Les Maures étaient donc en France dès cette 
date, et depuis quelques années sans doute, puis- 
qu'ils avaient eu le temps de changer tout le pays 
eu un désert. 

N'y étaient-ils pas déjà en 879, lorsque Boson 
s'empara du trône? C'est peut-être reculer trop 
loin la fondation du Fraxinet ; remarquons cepen- 
dant que les Pères du Concile de Mantale, en se 
plaignant des maux que causent au pays a ceux-lk 
« même qui ont été nourris dans le sein de l'Église, » 
Semblent indiquer qu'il y avait en Provence d'au- 
tres ennemis, et que ces ennemis étaient des Infi- 
dèles : (2) 

« Per visibiles inimicos, etiam ex his quos ipsa 
« Chrisii peperit Ecclesia, pessumdari funditùs 
« videbaniur ». 

En acceptant cette supposition, les guerres aux- 
quelles se mêlèrent les Sarrasins du Fraxinet, et 
qui facilitèrent leur établissement, seraient les 
troubles qu'occasionna l'usurpation de Boson. Si 

(1) Bouche T. I, p. 773 

(2) Bouche T. I, p. 763. 



— 100 — 

Ton ne veut pas adopter cette hypothèse ua peu 
gratuite, au moins on devra admettre qu'ils entrè- 
rent en Provence vers Tannée 885, ou 886, pour 
rentrer dans le synchronisme de Liutprand. 



Il faudrait pouvoir suivre la marche des Sarra- 
sins, s'élançant du Fraxinet à la conquête de la 
Provence, passant les Alpes, et descendant jusque 
dans les fertiles vallées de l'Italie. Mais les monu- 
ments de cette époque sont rares; la Provence n'a 
pas produit d'annalistes ; et les historiens français 
ne se sont pas préoccupés des misères d'une nation, 
qui, par suite du couronnement de Boson et de son 
fils, leur semblait étrangère. Nous n'avons pour 
nous guider, au moins pendant les premières 
années, que quelques faits épars dans diverses 
chroniques, les assertions souvent peu explicites 
de chartes plus récentes, de vagues inductions, 
et enfin les traditions incertaines conservées dans 
le pays. 

Les villages qui bordent le golfe Grimaud et 
ceux de la vallée de TArgens eurent les premiers 
à souffrir du voisinage de la redoutable forteresse- 
Bon nombre d'entre eux ont conservé le souvenir 
de la présence des Sarrasins et des ravages coni' 
mis par eux ; et ces traditions sont acceptables. 



— 101 — 

Le Revest fut, dit-on, renversé ; sur ses ruines 
les Infidèles bâtirent un château. (1 ) 

Ramatuelle avait été fortifié pour leur résister. (2) 

Gassin fut occupé et détruit. (3) 

La Moure leur doit son nom, et garde beaucoup 
de leurs tombeaux. (4) 

La vieille cité d'HeracIea Cacabaria fut rasée ; 
elle n'a été reconstruite qu'à la fin du XV' siècle. 
Ântelmy (5), et après lui Miilin (6), croient qu'elle 
était là pu s'élève S. Tropez, bâti en U97 par les 
Génois, qui donnèrent à leur colonie le nom d'un 
saint martyr Toscan, qui avait une église en ce 
lieu depuis longues années. 

La ville de Fréjus était trop rapprochée du 
Fraxînet pour ne pas attirer bientôt les efforts des 
conquérants. Ses prêtres, prévoyant le sort qui lui 
était réservé, et voulant mettre eu sûreté les reli- 
ques des saints, portèrent à Callas le corps de 
S. Ausile, évéquede Fréjus, et Tensevelirent pro- 
fondément. Ces pieuses dépouilles n'ont été décou- 

(1) Girardin. Description du diocèse de Fréjus p. 94. 

(2) ftid. p. 103. 

(3) Achard. Descript. de la Provence, 

(4) Girardin p. 125. 

(5) Descriptio Diœces. Foroj. p. 398. 

(6) Malin T. 2. p. 466. 



— 102 — 

vertes qu'en 1601, sous Tépiscopat de Barthélémy 
de Camelîn. (1) 

Ces craintes ne tardèrent pas à être justifiées. Les 
Sarrasins, dit Antelmy, rasèrent la ville, massa- 
crèrent ses habitants, pillèrent les biens de l'Église, 
et jetèrent au feu tous les titres ecclésiastiques. (2) 

Mais ils occasionnèrent h Fréjus un mal bien 
plus grand encore, et irréparable. C'est à l'occu- 
pation Sarrasine, d'après Millin, (3) qu'il faut 
attribuer l'ensablement de ce port autrefois si 
important. Pendant ces longues années de déso- 
lation, personne ne lutta contre les atterrissements 
de TArgens ; les sables s'avancèrent, et la mer se 
retira loin de ce lieu qui avait servi de station aux 
flottes romaines. 

Les ruines de cette cité malheureuse restèrent 
inhabitées tant que les Infidèles furent maîtres du 
pays ; elles ne furent relevées qu'après la prise du 
Fraxînet par le comte Guillaume, à la fin du X« siè- 
cle. A cette époque, Riculfe, évêque de cette Église 
désolée, pouvait dire en parlant au libérateur de 
la Provence : 

« La ville, dans laquelle est cette Église, a été 
«i détruite par la cruauté des Sarrasins, et réduite 

(1) Girardin p. f97. 

C^) De Initiis Ecel. Foroj. p. 149. 

(3) Voyage dans les dép, du midi de la France, T. 2. p. 477. 



.— 103 — 

a en solitude; ses habitants ont été massacrés 

a Le nom seul d'Evêché lui est resté ». (() 

Ces derniers mots de Riculfe semblent indiquer 
que, nonobstant Tanéantissement de la ville, le 
siège ne fut jamais vacant Et en effet en 909, Tévê- 
que Benoit souscrivit au concile de Jonquières, 
dans le diocèse de Maguelone ; ei en 946, Guntha- 
rus, évêque de Fréjus, était prévôt de TÉglise d'Ar- 
les, et en cette qualité échangeait avec Teucinde 
quelques terres appartenant à la prévôté dans Tîle 
de Montmajour. (2) 

Si un évêque de Fréjus acceptait la position infé- 
rieure de prévôt, c'est évidement parce qu'il n'a- 
vait pu prendre possession de son diocèse boule- 
versé par les Barbares. . 

La date de la destruction de Fréjus nous est 
inconnue. Antelmylaplacehrannée915; (3) mais 
il se trompe sûrement. Les Sarrasins ne purent 
tarder si longtemps d'attaquer une ville, dont les 
richesses devaient les tenter, et qui d'ailleurs par 
son voisinage était une menace continuelle pour 
leur propre établissement. Comment eussent-ils osé 
s'aventurer dans la Haute-Provence, en laissant k 
leurs portes une place importante ? Comment 

(1) De Initiis Eccl. Foroj. p, 26. * 

(2) Gall. Christ. T. I. 

(3) De Initiis Eccl, For. p. 149. 



— 104 — 

auraient-ils négligé Fréjus jusqu'en 9 15, quand en 
91 6 ils emportèrent Embrun, au seuil du Dauphiné, 
quand, dès 896, ils couvraient de ruines les pays 
au nord de la Durance, et le diocèse d'Apt ? 

Nous pouvons donc m(5ttre, et sans peur de nous 
tromper, le sac de Fréjus aux dernières années 
du IX* siècle, aux environs de 890, comme l'a fait 
un historien moderne. (1) 

Toute la côte fut bientôt au pouvoir des Sarra- 
sins. Antibes fut pris; Nice les vit de nouveau dans 
ses murs; ils brûlèrent l'abbaye de S.-Pons, et se 
fortifièrent dans les ruines du monument d'Auguste, 
à la Turbie. (2) 

Ils s'établirent alors dans les Alpes frontières de 
ritalie, (3) occupèrent les vallées de la Bevera et 
de la Roya, les cols d'Ours et de Guggias. Près de 
Tende, ils exploitèrent des mines ; et dans celle 
de Valauria, une galerie porte encore le nom de 
galerie Sarrasine. Enfin ils détruisirent le village 
d'Olivula, situé là où se trouve aujourd'hui Ville- 
franche, et fondèrent, près du lieu où S. Hospicô 
avait mené la vie de solitaire, une forteresse qui 
porta aussi le nom de Fraxinet. (4) Ce dernier évé- 

(1) Hist. de Bormes par Phil. Giraud. 

(2) Millin T. 2. p. 508. 

(3) Durante. Chorôgraphie du comté de Niée p. 1 36 et I^- 

(4) Durante. Histoire de Nice^ 



— 105 — 

oement remonte au moins à l'année 891 , d'après les 
Annales de S. Bertin. 

« DGCCXCI. En Italie, les Sarrasins occupant 
« le château du Fraxinet commencèrent à ruiner 
c ritalie ». 

A l'occident du Fraxinet de Provence, ils s'em- 
parèrent de la colonie marseillaise d'Olbia et la 
rasèrent, au point que l'on ignore aujourd'hui où 
elle était située; et c'est par hypothèse qu'on en 
marque l'emplacement là où se trouve la ville 
d'Hyères. (1) 

Toulon fut saccagé. (2) Tauroentum éprouva le 
sort d'Olbîa ; il ne s'est jamais relevé de ses rui- 
nes que le sable et la mer ont envahies. D'après la 
tradition, ses habitants se seraient retirés dans la 
montagne, et auraient fondé le village de la 
Cadière. (3) 

Ces féroces conquérants n'épargnaient aucune 
ville, aucun village ; les positions les plus fortes 
ne les arrêtaient pas ; bientôt tout le pays au sud 
du Verdon fut en leur pouvoir. 

A Pontevès est une lourde forteresse, que l'on 
dû avoir été bâtie par eux. (4) 

Cl) Millin T. 2. p. 465. 

(2) Ibid. p. 386. 

(3) Hist. du Prieuré de S. Damien. p. 4. 

(4) Girardin p. 235. 



— 106 — 

Le vieux château ruiné, qui domine le hameau 
des Maures, porte encore le nom de a Casléu dei 
Mourou t). (() 

A Esparron ils détruisirent Téglise de Sainte- 
Marie, Saint-Jean-Baptiste et Sainte-Croix. (2) 

La cité épiscopale de Vence tomba aussi entre 
leurs mains ; les évoques nous sout inconnus de 
879 jusqu'aux premières années du XI® siècle. (3) 

On comprend bien que pour dominer ainsi une 
vaste' contrée, les Sarrasins avaient dû augmenter 
énormément leurs forces. Les quelques pirates, 
qui s'étaient établis les premiers an Fraxinet, 
avaient attiré d'Espagne de nombreux renforts. 
Toutes les invasions suivantes prirent pied d'abord 
au golfe Grimaud, et nous ne voyons trace nulle 
part que les Maures soient entrés en Provence, 
pendant ce siècle, par un autre point. Tous les 
historiens de l'époque leur attribuent le ravage de 
la Provence et de l'Italie. 
Liulprand dit en propre fermes : (4) 
« Les Sarrasins qui habitaient le Fraxinet, après 

(1) Achard. Descript. de la Provence, 

(2) Cartulaire de S. Victor ch. 269. 

(3) Gai. Christ T. 3. 

(4) Antapodosis. 



— 107 — 

« la chute des Provençaux, déchiraient certaines 
a parties de Tltalie ». 

Il insiste souvent sur ce fait. 

La chronique de la Novalèse dit qu'ils coururent 
toutes les provinces voisines, la Bourgogne et 
l'Italie. 

Enfin nous les verrons plus tard, quand les 
populations se soulevèrent contre leur domination, 
se retirer vers le Fraxinet, qui fut le dernier siège 
de leur puissance, comme il avait été le premier. 

Maîtres du pays qui forme aujourd'hui le dépar- 
lement du Var, et ayant épuisé sa richesse, les Sar- 
rasins portèrent leurs ravages plus loin. Ils avaient 
près d'eux, et vers le couchant, la belle contrée 
qui s'étend jusqu'au Rhône ; ils ne négligèrent sans 
doute pas de la parcourir et de la piller ; cepen- 
dant leurs plus grands efforts semblent d'abord 
avoir été dirigés vers la région montagneuse des 
Alpes. 

Les défilés et les bois favorisaient la guerre de 
Surprises ; leurs bandes peu nombreuses tombaient 
à Timproyiste sur des villages sans défense ; et 
peut-être aussi des rivalités de communes, comme 
'g raconte Liutprand, leur permettaient de s'im- 
miscer dans des querelles intestines. Dans le plat 
P^ys, au contraire, ils devaient opérer à découvert, 



— 108 — 

et ils rencontraient des villes importantes, eomme 
Aix et Marseille, capables de résister k des troupes 
de pillards. 

Telles furent sans doute les raisons qui portè- 
rent les Sarrasins à entreprendre la conquête des 
Alpes, avant que d'occuper toute la région au sud 
de la Durance. 

La chute des évêchés de Glandevès, de Senèset 
de Riez dut suivre de près celle de Vence. La 
vacance de ces trois sièges pendant le X' siècle, ou 
du moins Tignorance où nous sommes du nom de 
leurs évêques, est une preuve delà présence des 
Sarrasins. (1) A Glande vès, nous ne trouvons le 
trône épiscopal occupé qu'à partir de 991, eli 
Senès de 993. Quant à Riez, si en 936 on connaît 
révêque Gérald, depuis cette époque il y a inter- 
ruption jUw«qu*en 1 009. 

Après la destruction de Riez, vint le tour de 
Manosque. 

Ce qu'était alors cette ville, il est impossible de 
le dire. Son origine, son histoire nous sont incoQ- 
nues. Quelques auteurs veulent qu'elle ait existé 
dès l'époque Romaine, et croient qu'elle est 1^ 
Bormanicum de Pline. D'autres la reconnaissent 
dans la Machaovilla de Grégoire de Tours. (2) Tout 

(1) Gai ch. T. 3. 

(2) Bouche T. I p. 238. 



— 109 — 

ce que nous savons sûrement c'est que, du temps 
de Charlemagnc, il existait au pied des montagnes, 
près de Voix, les quatre églises de Notre-Dame, de 
Saint-Jean-Baptisle, de Saint-Etienne, et de Saint- 
Martin, que nous retrouvons aux siècles suivants 
dans la ville de Manosque. Jean, évêque de Sis- 
teron, les donna à Tabbaye de Voix le V1I« des 
Calendes d'avril, Indiction XI, « Anna XfP^ 
< régnante Domno Karolo^ piissimo ac serenissimo 
K Augusto (1). )) 

L'église de Notre-Dame, dont il est fait ici men- 
tion, était célèbre par la piété des populations 
voisines. Le P. Columbî, qui a écrit l'histoire de 
Manosque, assure que ce sanctuaire était desservi 
par les Gassianites de Marseille, depuis de longues 
années, dès le temps de leur fondation au V« siècle. 
Peut-être eût-il été moins affirmatif s'il eût connu 
la charte que nous venons de rapporter. (2). 

Quoi qu'il en soit, et ceci est de tradition cons- 
tante, les religieux, à l'approche des Infidèles, 
cachèrent la statue vénérée de leur sainte patronne 
dans une tombe de marbre, qu'ils enfouirent pro- 
fondément dans un lieu inconnu de tous, pour la 
"lettre à Tabri des profanations. C'est la même 

(1) Arcli. de la Préfecture de Nîmes. H. 167. 
(^) Columbi, Virgo Romigeria. 



— ito - 

• 

statue qui, retrouvée miraculeusement au milieu 
des buissons, quand la paix fut rendue à la con- 
trée, est encore aujourd'hui honorée k Manosque, 
sous le titre de Notre-Dame de Romigier. Son autel 
est la tombe même d^ns laquelle elle avait été 
enfermée. 

Quelle que fût alors Manosque, les Sarrasins la 
prirent et la rasèrent ; ils détruisirent de fond en 
comble l'église de Notre-Dame, et ne laissèrent 
debout que la petite chapelle de Saint-Jean-Bap- 
liste. (1). 

Ce serait à tort qu'on voudrait reculer de deux 
cents ans la prise de Manosque, et Tattribuer aux 
Sarrasins qui entrèrent en Provence du temps de 
Mauronte. Les historiens de cette époque nous 
disent que les Infidèles ravagèrent seulement les 
environs d'Avignon, et ils n'eurent certainement 
pas le temps de s'aventurer si loin. 

La chute de Manosque rendait les Sarrasins 
maîtres du cours inférieur de la Durance, et de la 
contrée qui est aujourd'hui l'arrondissement de 
Forcalquier. Us s'y répandirent pillant et dévas- 
tant. Les couvents surtout souffraient de leur pas- 
sage. Celui de Lure fut entièrement détruit. Les 
moines de ce monastère se crurent souvent au 

(t) Columbi. Manuasca L. 3. § 79. 



- 111 - 

moment d'être assaillis et prirent la fuite ; la pre- 
mière fois, ils envoyèrent d'abord à Sisteron le 
corps de saint Donat, et cachèrent dans la terre la 
statue de la Mère de Dieu, sculptée au VI® siècle 
par ce pieux solitaire. (1). 

Ces fréquentes alertes prouvent combien les 
expéditions des Sarrasins étaient multipliées. La 
marche des Barbares h cette époque n'était pas, 
comme au VIII® siècle, une invasion que rien n'ar- 
rêtait ; mais consistait en courses promptes et 
courtes, souvent répétées, tantôt dans un sens, 
tantôt dans un autre. Des bandes plus ou moins 
nombreuses parcouraient le pays, pillant les cam- 
pagnes que personne ne défendait ; elles se mon- 
traient plusieurs fois dans une contrée avant de 
frapper un coup décisif; et n'attaquaient les villes 
qu'après avoir fait le vide autour d'elles. 

En 896, ils étaient arrivés à Apt, et depuis quel- 
que temps déjà. Le roi de Provence, Louis l'Aveu- 
gle, faisant donation, à cette date, de la terre de 
Saint-Martin à l'Eglise d'Apt, s'exprime ainsi : 

« ... Ml sedem Aptensis Ecclesiœ variis casibus 
« tam paganorum quam nequam Christianorum 
« adnihilatam, quantulumcumque obtemperaremus 
• et consolaremur . » (2). 

(l) Hist. de Sisteron, par M. De Laplane. 
(!l)Excartulario Apt., S. Anne d'Apt, par l'Abbù P. Terris. 



— 112 — 

Les Sarrasins étaient donc revenus devant cette 
ville que leurs prédécesseurs de 737 avaient si 
durement traitée ; mais le fait même de la dona- 
tion concédée a TEvêquepar Louis Boeon prouve 
que s'ils avaient pu ruiner le pays, ils n'étaient pas 
en force pour renverser la ville, et peut-être même 
n'y étaient-ils pas entrés. 

Vers la Haute-Provence, les Maures prirent Sis- 
teron. Le Gallia Christiana met cet événement sous 
répiscopat d'Eustorgius (1) ; le P. Columbi le re- 
tarde jusqu'à son successeur Arnulfe, qui siégeait 
en 911. (?).. 

Ainsi de proche en proche, ils arrivèrent à Em- 
brun, dont ils s'emparèrent en l'an 946, sous 
répiscopat de S. Benoit (3). 

Voici comment se serait passé cet événement, 
d'après l'Histoire ecclésiastique d'Embrun, et 
d'après Monseigneur Depéry. (4). 

Les Sarrasins, maîtres du Piémont, commirent 
d'affreux ravages h Turin et à Suse. De Suse, ils 
pénétrèrent dans la Savoie, sans doute par le 



(1) GaL Ch. T. I. 

(2) E'pisc. Sister. p. 110. 

(3) Gai. Ch. T. 3. 

(4) Histoire d'Embrun, par Albert. — Histoire hagto^ 
graphique du Diocèse de Gap. — Essai historique s^^ 
Embrun, par Sauret. 



— 113 — 

Mont-Cenis, et s'avancèrent dans la direction de 
Saint-Jean-de-Maurienne. L'évêque de cette ville, 
S. Odilard, prit la fuite avec une grande partie de 
son troupeau, et vint chercher un asile dans la 
ville archiépiscopale d'Embrun, où il fut reçu par 
Tévéque S. Benoit. Les ennemis ravagèrent la 
Savoie, puis descendirent sur Briançon, dont ils 
Qe purent s'emparer, et parurent enfin sous les 
murs d'Embrun. 

Les habitants repoussèrent les premiers efforts 
les assaillants ; mais des traîtres ayant ouvert une 
les portes de la ville, les Infidèles se précipitèrent 
ians l'intérieur, massacrèrent les deux évoques, 
es habitants et les réfugiés de la Maurienne. 

La porte livrée par trahison a gardé depuis le 
nom de « porte Sarrasine » . 

Les environs d^Embrun furent dévastés ; comme 
toujours, les couvents excitèrent la cruauté des 
envahisseurs, et les religieuses du monastère des 
Salettes furent martyrisées (i). 

Le Gallia Christiana raconte plus brièvement 
le meurtre de S. Benoit, de S. Odilard et de leurs 
diocésains, s'accordant d'ailleurs avec les histo- 
''iens pour le placer à la date de 916. 

Pourtant ce récit ne peut être accepté tout 

(1) Le P. Foumier. 

8 



— 114 - 

entier. Que les Sarrasins aient pris Embrun, la 
chose est sûre ; mais qu'ils y soient venus par le 
Piémont et la Savoie, après avoir ravagé Suse et 
Turin, voilà qui ne parait pas vrai. 

Au commencement du X® siècle, les Infidèles 
attaquèrent Tltalie de deux côtés à la fois, la 
première année du règne de TEmpereur grec 
Romain I, c'est à dire en 919, ils vinrent d'Afrique 
et occupèrent Bénévent, la Calabre, et TApulie (1). 
Ils firent aussi une descente dans la Rivière de 
Gênes, mais vers 935 seulement, et ne poussèrent 
pas leurs ravages dans Pintérieur (2). 

Evidemment on ne peut attribuer à ces Cartha- 
ginois , comme les appelle Liutprand, le sac d'Er»- 
brun et le martyre de son évêque ; ils n'avaient pas 
encore mis le pied en Italie à la date de 91 6. 

Les Sarrasins du Fraxinet y pénétrèrent plus tôt. 
La chronique de la Novalèse nous apprend qu'ils 
ruinèrent cette abbaye en 906 ; et celle de Saint' 
Dalmas de Pedone raconte qu'ils passèrent alors 
les Alpes avec deux armées, l'une qui par le col 
de Tende se porta sur le monastère et le détrui- 
sit, l'autre qui par un chemin différent atteignit 
Cluxa (3). Là les deux colonnes s'étant réunies 

' (1) Liutp. AntapodosiSf Lib. 2, § 44 et 45. 

(2) Antap. L. 4, § 5. 

(3) Patrice monum. I vol. des chartes, p. 553. 



- 115 - 

ttaquèfent le Comté de Bredulum, entre la Stura 
)i le Tanaro, à Touest de Saint-Dalmas. Mais il 
3St certain qu'elles ne marchèrent pas alors sur 
Turin, puisque les moines de la Novalèse trouvè- 
rent un asile dans cette ville. 

En 919, les Sarrasins passèrent encore les 
Alpes, et vinrent à Acqui, ville située sur la Bor- 
mida, un des affluents du Pô (1). 

Cette date est déjà postérieure à la prise d'Em- 
bnin. D'ailleurs Liutprand, qui raconte cette nou- 
velle invasion , ne dit pas qu'ils aient fait la 
conquête du Piémont, et son silence est une raison 
très-suffisante de penser qu'il n'en fut rien. D'ail- 
leurs les religieux fugitifs de l'abbaye de la Nova- 
lèse étaient encore tranquilles k Turin, à la date 
de 929 (2). 

On ne voit donc nulle part que les Sarrasins se 
soient avancés par ce chemin jusqu'à Turin et 
Suse, et soient entrés par là dans la Maurienne. 

Mais ce qu'ils n'ont pas fait, d'autres Barbares 
ont pu le faire. Les Hongrois, à cette époque, ont 
Parcouru ces montagnes dans tous les sens, et les 
dévastations commises par eux ne furent pas moin- 
dres que celles des Arabes. On peut leur attri- 



(l) Antap: L. 2, g 43. 

(î) Patrice monum. T. I, ch. 81. 



— 116 — 

buer, sans injustice, et la prise de Suse et celle de 
Saînt-Jean-de-Maurienne. 

Quant au sac d'Embrun , il est bien certaine- 
ment le fait des Sarrasins, qui, arrivant de la Pro- 
vence, surprirent dans cette ville les populations 
Savoisiennes qui s'y étaient réfugiées. On lit en 
effet dans une concession de privilèges accordée 
en i 057 par le Pape Victor II à Winimanne, arche- 
vêque d'Embrun : 

(c Nous savons que l'église d'Embrun a été acca- 
a blée d'abord par les incursions et invasions des 
u Sarrasins, ensuite par l'entrée et la domination 
a de transfuges et gens indisciplinés, enfin par la 
« tyrannie de ses pasteurs, ou plutôt de ses mer- 
ce cenaires, et, ce qui est pire, par la simonie, et les 
a luttes meurtrières de fous furieux (i). » 

On voit par ces derniers mots de Victor II com- 
bien de misères furent la suite de l'invasion musul- 
mane. Des gens sans aveu venus de tous côtés, 
des bandes de pillards a Transfugarum et indisdr 
plinatorum, » s'abattirent sur cette cité malheu- 
reuse ; des évoques simoniaques l'opprimèrent, et 
le siège archiépiscopal resta sans pasteur légitime. 
Aussi les historiens le considèrent-ils comme va- 
cant pendant plusieurs années, jusqu'à S. Libéral, 

(l) Patrol T. 143. 



— 117 -. 

({ui fut élu, suivant les uns, en 940, suivant les 
autres, quelques années plus tôt. 

Ce pieuK prélat ne gouverna pas longtemps son 
troupeau désolé. Les Sarrasins le forcèrent à fuir ; 
et il dut retourner à Brives, dans le département 
actuel de la Corrèze, dont il était originaire. En 
se retirant, il emporta les reliques de S. Marcelin, 
premier évêque d'Embrun, et les confia au curé 
de Brives, Cunebert, qui plus tard les déposa dans 
le monastère de Chanteuge, fondé par lui près du 
Puyen Velay (i). 

Par la prise d'Embrun, les Sarrasins avaient 
assuré leur domination dans toute la Haute-Pro- 
vence et dans le Dauphiné. Ils colonisèrent le 
fiévoluy, où ils firent des alliances, et qui n'eut 
bientôt plus d'autres habitants (2). Dans cette 
contrée et dans le Champsaur, ils étaient les maî- 
tres partout, et beaucoup de villages, comme Puy- 
inore et Château-Sarrasin, ont gardé leur noto 
jusqu'à aujourd'hui. 

Ils ont exploité les mines de fer de la Ferrière, 
près de Barcelonnette ; ils y fabriquaient des 
armes, et l'on y retrouve encore le mâchefer de 
leurs forges (3). 



(0 Mgr Depéry 
(3) Achard. 



Mgr Depéry. 

Topograp, des Hautes^ Alpes, par le baron Ladoucette. 

Achard. 



— 118 — 

Plus au Sud, dans la vallée du Buech, ils avaient 
une ligne de signaux passant par Veynes, Oze, 
S.-Aubin-d'Oze, Savournon et Montrond (\). 

Dans la grande chaîne des Alpes, limite de la 
France et de l'Italie, ils occupaient les cols par 
lesquels passent tous les chemins, et arrêtaient 
les voyageurs qui cherchaient à descendre dans 
le Piémont et la Lombardie. Flodoard raconte 
qu^en 923 ils massacrèrent dans ces montagnes 
une grande caravane de pèlerins anglais, qui 
allaient à Rome vénérer le tombeau des apôtres. 

A la date de 929, la chronique d'Hugues dit 
encore : 

« Viœ Alpium tuncper Saracenos obsessœ (2). ■ 

Et Flodoard, à Tannée 933 : 

a Les Sarrasins occupent les cols des Alpes ^ 
« ravagent les lieux voisins. » 

A Tannée 936 : 

« Les Sarrasins vont piller en Allemagne, et S 
a leur retour massacrent les pèlerins de Rome. ' 

A 939 : 

« Une troupe d'hommes de divers pays, qu: 
« allait k Rome, est massacrée par les Sarrasins, x 

A 940: 

« Une troupe d'Anglais et de Gaulois, qui allaieni 

(1) Ladoucette. 
Cl) Pertz T. 8. 



.MUlHUBteau-i 



— 119 — 

• à Rome, s'en retourne ayant eu plusieurs des 
« siens massacrés par les Sarrasins. Ils ne purent 
a traverser les Alpes 2t cause des Sarrasins qui 
t occupaient le monastère de S. Maurice. » 

Enfin, Grenoble tomba en leur pouvoir, et de 
là ils étendirent leurs courses jusque dans la Suis- 
se. Mais nous ne les suivrons pas dans ces excur- 
sions, qui ne sont plus de notre sujet, et nous 
reviendrons en Provence assister à la prise des der- 
nières villes qui avaient résisté à leurs armes. 

Nous avons hasardé que les Sarrasins du Fraxi- 
ûet occupèrent les montagnes qui couvrent la 
Provence vers le Nord, avant de s'emparer d'Aix 
et de Marseille. Prouver cette assertion est impos- 
sible, parce que les documents qurnous sont res- 
tés de cette époque sont rares et peu précis. Elle 
repose sur un fait seulement, c'est que les Infi- 
dèles étaient sûrement à Apt en 896, et à Embrun 
en 91 6, tandis que nous n^avons trace de leur pré- 
sence à Marseille qu'en 923. Ce n'est pas à dire 
<in'ils aient attendu d'être les maîtres de tout le 
P^ys jusqu'au Dauphiné, avant de paraître sous 
les murailles de cette ville ; et sans doute ils ne 
laissèrent pas dans le repos une contrée voisine de 
leur repaire, tandis qu'ils allaient si loin porter le 
ravage et la destruction. Mais, fidèles à la tactique 



— 120 — 

qui leur avait si bieo réussi, avant de s'emparer 
de Marseille ils ruinèrent peu à peu son territoire 
par des expéditions promptes et meQrtrières,se 
jetant à Timproviste tantôt sur un village, tantôt 
sur un autre. 

lis détruisirent l'église de Saint-Zacharie et 
Saint-Jean-Baptiste, (i) 

Ils pillèrent Trets, dit-on, et renversèrent le 
couvent de Saint- Jean-du-Puy, fondé par Cassien 
près de cette ville. (2) 

Ils occupèrent aussi Saint-Maximin , mais sans 
démolir Téglise dédiée au premier évéque d'Aix, 
comme on peut le voir dans une Vie de Sainte 
Magdeleine , écrite à cette époque, etjjjue Tabbé 
Faillon a extraite d'un manuscrit peint au X' 
siècle : (3) 

« On montre encore, là où les ossements des 
« saints sont ensevelis, une église en l'honneur du 
a confesseur Maximin, premier évêque de ladite 
« ville (Aix), église d'une grandeur étonnante» 
a que les saints corps illustrent par leurs mira-* 
« clés ; et bien que la férocité des Sarrasins ait 
« changé ce royaume en désert, l'église est encore 
« debout dans toute sa beauté. » 

(1) Car t. de Saint- Victor, ch. 101. 

('2) Stat. des Bouehes-du-Rhône, t. I, p. 1024. 

(3) Bibl. du Roi, N'-Dame, 101. Faillon, t. II, p. 574. 



— 121 — 

On dit que les babitanls d'Aubagne chercbèrent 
un refuge sur la montagne de Garlaban. (1) 

Ceux d'AIlauch quittèrent la plaine pour bâtir 
leur village sur la hauteur; et Ton fait remontera 
cette époque la double enceinte que Ton voit encore 
aujourd'hui, donl Tune, intérieure, construite avec 
des pierres brutes et non appareillées, semble avoir 
été faite à la hâte pour un danger pressant. (2) 

Marseille, malgré sa population considérable, 
ne tarda pas à succomber aussi. Cette ville, qui 
avait été autrefois une place forte de premier ordre, 
capable de résister aux armées romaines, était bien 
déchue de sa puissance, puisqu'en 838 des pirates 
avaient pu la surprendre et la saccager de fond en 
comble. Elle n'était pas en état d'arrêter longtemps 
fes bandes descendues du Fraxinet, qui l'envahi - 
^ent plusieurs fois et la pillèrent. En 923, sa ruine 
^tait complète. 

A cette date et le jour des Ides de juin, c'est-à- 
^ire le 13 de ce mois, la. première Charte du Car- 
^'^laire de Saint-Victor nous montre l'évéque de 
-*^arseille allant à Arles, demander à l'archevêque 
fanasses et aux fidèles de la métropole, du pain 
t^our lui, pour ses chanoines et pour ses diocésains. 



(1) statistique, t. I, p. 811. 

(2) Ibid, p. 801. 



— 122 — 

a Drogon, évêque de Marseille, est venu eo 
« notre présence en pleurant et gémissant, et il 
« s'est plaint avec des sanglots de ce que les cha- 
« noines de son Église ne pouvaient plus demearer 
« à leur poste, à cause des invasions continuelles 
• des Sarrasins ; et il nous a demandé d'une voix 
<K larmoyante, à nous et à nos fidèles, de pourvoir 

« à leur besoin 11 nous a prié de lui céder 

a quelque bien de notre Eglise, qui procurât la 
a nourriture et le vêtement à lui et aux enfants 
« de son Eglise, de l'un et de l'autre sexe, serfs 
« et hommes libres. » 

Pour que l'Église de Marseille fut réduite à ce 
degré de misère, il faut que son territoire eût été 
complètement saccagé; et si les chanoines ne pou- 
vaient plus occuper leurs sièges, c'est que les 
Sarrasins avaient libre entrée dans la ville elle- 
même. 

L'archevêque d'Arles comprit les devoirs que 
lui imposait son titre de métropolitain ; il donna 
à son suffragant de Marseille l'abbaye de Saint- 
André, située dans la Camargue, et Saint-Sauveur 
de Fos avec ses dépendances, parmi lesquelles est 
mentionnée l'église de Saint-Gervais. Il ne réserve 
que la redevance accoutumée en faveur du Chapi- 
tre de Saint-Etienne La position de l'abbaye de 
Saint-André nous est inconnue ; quant à l'église 



— 123 — 

de Saint-Gervais, c'est évidemment celle qui de- 
TJQt , quelques années après , sous l'épiscopat 
d'Annon, l'abbaye bénédictine des saints Gervais 
€l Protais, (i) 

Des maux causés à TEglise de Marseille par les 
Sarrasins, le moindre ne fut pas l'état d'abaissé* 
ment et de pauvreté, auquel ils réduisirent l'anti- 
que monastère de Saint-Victor, abaissement qui 
amena bientôt sa ruine complète. 11 était trop voi- 
sin de la cité Phocéenne, pour ne pas partager sa 
fortune ; et on est autorisé k croire que les Infi- 
dèles n'occupèrent jamais la ville, sans pénétrer 
aussi dans l'abbaye. 

Au VIII* siècle, les Sarrasins, alliés du traître 
Mauronte, le respectèrent-ils, quand, après la 
bataille d'Avignon, ils se replièrent sur Marseille ? 
Ce n'est pas à croire ; car les richesses des Cassia- 
nites étaient assez grandes pour les tenter, et ils 
n'étaient pas gens à reculer devant un crime pour 
satisfaire leurs convoitises. 

I.es pirates qui, en 838, pillèrent Marseille, ne 
ménagèrent certainement pas davantage l'abbaye. 
Nous avons vu dans les Annales de Saint-Bertin 
qu'ils enlevèrent avec les trésors de l'Eglise, les 
religieuses, les prêtres et beaucoup de prisonniers. 

(1) Chantelou. Historia Montismajoris, cap. I, 8 4- 



— 124 — 

Si les moines évitèrent le même sort, ce ne put 
être que par une fuite précipitée, et le monas- 
tère fut saccagé comme la ville elle-même. 

En 859, d'autres barbares, les Normands, s'éta- 
blirent sur le Rhône, dans la Camargue, et rava- 
gèrent les villes voisines. Vinrent-ils jusqu'à Mar- 
seille? RuiB le croit, et leur attribue la destruction 
de Saint-Victor. Mais cette assertion est toute gra- 
tuite, et il ne paraît pas que ces nouveaux envahis- 
seurs aient étendu leurs courses jusque dans le 
territoire de cette ville. 

Quelques souffrances qu'eût endurées le monas- 
tère depuis répoque de Charles-Martel, cependant 
il existait encore au commencement du X® siècle; 
et non seulement ses murs étaient debout, mais 
les religieux l'occupaient toujours. Nous en avons 
la preuve dans plusieurs titres du Grand Cartu- 
laire. 

En 790, Charlemagne confirma en faveur du 
Monastère a ai Monasterium massiliense n tous 
les privilèges et tous les biens qui lui apparte- 
naient (Cart. de S. Vict. Ch. 8). 

En 840, (Ch. 28) Sigofred et sa femme Erleube 
donnent quelques terres au monastère de Saint- 
Victor, a ut omni tempore, sicut ab ipsis possessufn 
« est vel dominatum, ita monachi teneant et possi- 
a deant. » 



— 125 — 

En 904, il y avait h Saint-Victor un abbé du 
nom de Magnus (Ch. (0). 

Enfin la charte 4 040 nous a conservé une con- 
vention passée, h la date du 48 juin 924, entre Dro- 
gon, évêque de Marseille, et Pons, « perconsensum 
a et voluntatem congregationis S. Victoris mar^ 
ç tyris ». 

Nous sommes donc certains que jusqu'à cette 
année 924, Saint- Victor était debout et habité par 
ses moines. 

Mais si l'abbaye avait survécu à tant de tribu- 
lationS; ce n'était pas sans pertes sensibles. Ses 
richesses avaient disparu , et dans les pauvres 
religieux du X® siècle, on avait peine à reconnaître 
la puissante congrégation, qui, dès le temps de 
son saint fondateur, avait colonisé la Provence, et 
qui comptait dans sa mense abbatiale de si opulents 
prieurés. La conquête de la Provence par les Mau- 
res du Fraxinet lui avait enlevé presque tous les 
bénéfices dont elle jouissait. 

De plus, et il y avait de cela déjà longtemps, elle 
avait été victime des usurpations du patrice Ante- 
ûer, qui s'était emparé violemment de quelques- 
uns de ses domaines, et avait fait brûler en sa pré- 
sence les actes constatant les droits de Saint-Vic- 
tor. Il est vrai que Saint M auront, évêque de 
Marseille, obtint en 780, au plaid de Digne, la 



— 126 — 

restitution de U terre de Caladius ; mais il ne put 
revendiquer, faute de titres, d'autres propriétés 
que l'abbaye avait reçues de Gotricus et d'autres 
pieuses personnes (Ch. 3\). 

Les moines de Saint-Victor étaient donc privés 
de presque tous leurs biens. Mais il y a plus ; le peu 
qu'ils possédaient encore , ils en avaient perdu_ 
l'administration. Il conste, en effet, par plusîeu 
chartes du Vni% du IX* et du X« siècle, que 1 
mense du monastère était alors entre les naains d<=i 
l'évéque de Marseille. 

Quelle fut la cause de cette immixtion de l'Ordl- - 
naire dans les affaires des moines, nous l'ignorons ; 
mais il est probable que ce fut dans leur intér^st 
même , et dans le but de les défendre contre 1^ s 
envahissements des séculiers.' D'ailleurs rabba;j^^e 
ne jouissait pas de l'exemption, et les évêqu^^s 
avaient droit de surveillance dans son temporel 

Le premier acte de cette ingérence, qui noi— i3S 
soit connu, est la revendication de la terre ^3ie 
Caladius, faite par Saint Mauront, au plaid (^3ie 
Digne, par devant les Missi Dominici de Charl^^- 
magne (Ch. 3\). Comme nous l'avons vu, il ^^û 
obtint restitution ; et le jugement l'investit lu^^" 
même de ce bénéfice, sans que mention fût faite (^^ 
l'abbé de Saint-Victor. 

a Ipsum episcopum Mavrontum reiiestire fee^^ 



— 127 — 

« runt, ut omni tempore deincebs ad ipsam cmam 
« Dei S. Victoris, ipsam villam cum suis appendi- 
« tiis habeat vindicatas ». 

Le 12 mars 781, une charte nous montre l'évê- 
q;iie Ives administrant les biens de Tabbaye, « Ec- 
« elesiœ S. Victoris... ubi preest vir %)e$ierabiUs 
« Ivo j gratid Dei episcopus , reetor et gnbemator 
«K ipsius eedegiœ ». (Ch. 83). 

Dans un titre de 790, que nous avons déjà cité, 
Oharlemagne en confirmant les privilèges du mo- 
nastère, dit : 

« Vakat illis qui nunc tempore ibidem redores 
«t esse videntur. » (Ch. 8). 

Ce qui ne semble pas viser Tabbé et ses moines, 
mais des administrateurs étrangers. 

En 817, révoque Wadaldus et son clergé stipu- 
^H pour le compte du monastère (Ch. 163). 

En 822, Tévêque Théodbert obtient de Louis-le- 
I^ébonnaire confirmation des droits royaux, aban- 
donnés à Fabbaye par Charlemagne, sur le lieu de 
^conium ; et la charte dit encore : 

« Ad ecclesiamS, Victoris,veladrectoresejus, » 
(Ch. 11). 

En 841 , Théodbert, demandant à Lothaire con- 
firmation nouvelle des mêmes droits, est dit : 

« JUassiliensis ecclesiœ qnscopus, quœ est in 



— 128 — 

a honore •?. Mariœ semper Virginie constructa, 
a ubi S. Victor corpore requiescit: » (Ch. 12). 

En 845, sous le règne de Lolhaire, l'évêqui 
Alboin poursuivit lâ restitution de concessions 
royales au lieu de Legunium {\); son avocat, 
Alexandre, est reconnu comme : 

a Advocatus Alboini episcopi vel de ipsâ casi 
Dei 5. Victoris. » (Ch. 26). 

En 884, Tévêque Bérenger obtient de Carlomai 
restitution de la terre de Cilianum, et elle est ren- 
due par le jugement : 

a Ecclesiœ massiliensi in honore beatissimœ atq\ 
« intemeratœ Virginia Mariœ sanctique Victori^Sj 
« sub tuiiione pastoralis curœ Berengarii ejusd t^ n 
« loci poniificis. » (Ch. 9). 

Enfin nous avons vu, à la date de 924, révêqsjae 
Drogon stipuler pour le compte des moines, ^t 
céder, moyennant redevance, une terre de Ta] 
baye(Ch. 1040). 



Que les titres, relativement assez nombreux, (^ ui 
nous sont venus de cette époque, ne fassent m^ ^' 
tion qu'une fois, en 904 (Ch. 10), d'un abbé ^e 
Saipt- Victor, et que de 780 au milieu du X® siè^^ 
le temporel des moines ait été dans la dépendacK?^ 

(1) Sur l'étang de Lion, commune de "Vitrolles. V. R^y* 
naud. Revue de Marseille, mai 1875. 



— 129 — 

des évêques de Marseille , c'est Ih un fait surpre- 
nant qui indique une situation bien anormale du 
<noQastère . 

Les auteurs deSi4c/a Sanctorum, dans Tétude 
qu'ils ont faite de Tépiscopat de Saint Mauront, 
Oût conclu des documents qui précèdent, que les 
évêques étaient abliés de Saint- Victor. Cependant 
nous ne voyons pas qu'ils aient jamais pris ce titre ; 
et évidemment les Bollandistes se sont trop avan- 
cés. Il convient mieux d'admettre, avec ceux qui 
ont le plus périeusement étudié notre histoire, qu'il 
n'y eut pas d'abbé à Saint-Victor pendant deux 
siècles, et que les évêques administrèrent l'abbaye, 
dont ils furent en fait les vrais maîtres. La charte 
de 884 semble définir exactement cet état de 
choses : 

« Ecclesiœ Massiliensi . . . sub iuiiione pasroralis 
« curœ Beren garii ejusdem loci pontificis, » 

Les évêques avaient, dans leurs attributions 
pastorales, la charge de défendre et administrer 
*^s biens du couvent ; ils en étaient « nctores et 
Q^bematores^ » comme disent plusieurs chartes ; 
'ïisiis ils n'étaient pas abbés. 
• Cette situation peut être expliquée par l'abais- 
^ment dans lequel était tombé le monastère, et 
^^ns doute par le petit nombre des moines qui 
^'l^abitaienat. 



— 130 — 

Mais les Bollandistes sont allés plus loin encore. 
S'appuyant sur les chartes dans lesquelles le Siège 
épiscopal est dit établi dans Téglise « In honore 
« S. Mariœ consirvcta^ ubi S. Victor corpore 
« requiescit », ils ont avancé que, la Cathédrale de 
Marseille ayant été détruite, les évéques s'étaient 
transportés dans le monastère de Saint- Victor. 

On peut supposer, et il est même admis, qu'en 
838 les Sarrasins détruisirent l'église de la Major, 
cathédrale de nos évéques ; l'abbaye de Saint-Vie-, 
tor, au contraire, resta debout, comme nous l'avons 
vu précédemment. Mais peut-on admettre que les 
évéques eussent osé transférer leur Siège dnns ui.e 
église située hors de la ville, et par conséquent 
plus exposée que toute autre aux invasions des 
ennemis ? Ce n'est pas probable. Si les reliques de 
Saint Victor reposaient dans l'église cathédrale, 
n'est-ce pas plutôt parce que les moines les avaient 
portées dans la ville ? La fête de la translation de 
ces saintes reliques a toujours été célébrée daûs 
l'Église de Marseille. Bien qu'aucune Leçon du 
Bréviaire ne nous apprenne à quelle occasion et ^^ 
quel lieu elle avait été faite, il est bien permis ^^ 
croire que ce fut dans ces temps malheureux, ^^ 
que les dépouilles du grand martyr, patron de no^^^ 
ville, furent provisoirement déposées dans l'égii^^ 
cathédrale de la Major quel que fut son état de ruiiï^' 



— 131 — 

Voyons, maintenant, comment finit ce monas- 
èrc, autrefois si puissant, mais que deux siècles 
le bouleversements avaient amoindri jusqu'à la 
)auvreté. 
Une charte de Pons, évêque de Marseille, à la 
lâte de 1005, nous apprend par qui et vers quelle 
poque lui furent portés les derniers coups. Elle 
exprime ainsi : 

tt II existait. . . un célèbre monastère, près des 
murs de Marseille, consacré par les reliques du 
martyr Victor; le glorieux Empereur Charles 
Tavait comblé de privilèges et de dons magnifi- 
ques ; et longtemps il subsista dans sa splendeur, 
suivant sa voie religieuse. Mais un grand nom- 
bre d'années après la mort du pieux Empereur, 
Dieu voulant punir le peuple chrétien par la 
cruauté des païens, une nation barbare faisant 
irruption dans le royaume de Provence et se 
répandant de tous côtés, devint très-puissante, 
s'empara de tous les lieux fortifiés, ravagea tout 
et détruisit grand nombre d'églises et de monas- 
tères ; en sorte que les lieux les plus agréables 
devinrent des solitudes, et que la demeure des 
' hommes devint celle des bêtes féroces. 

« Et il advint ainsi que ce monastère, autrefois le 
* premier et le plus célèbre de toute la Provence, 
^ fut annihilé et presque réduit à rien. » (Ch. 15). 



— 132 — 

Saint- Victor ne succomba donc que de longues 
années après le règne de Charlemagne. Nous 
avions déjà rencontré des^preuves de son existence 
au commencement du X® siècle. 

Cette nation barbare , que Tévêque Pons nous 
dépeint envahissant la Provence, qui se répand de 
tous côtés, s'empare des lieux fortifiés, détruit les 
églises et les monastères, et change en désert cette 
contrée si riche et si fertile , ce sont les Sarrasins 
du Fraxinet C'est à leurs ravages incessants qu'est 
dû lanéaritissement de la célèbre Abbavc mar- 
seillaise. Mais ils ne la renversèrent pas de fond en 
comble, comme tant d'autres maisons religieuses, 
qu'ils avaient rasées et réduites en cendres. Oppri- 
mée et ruinée, elle périt par l'excès de sa misère. 
Les moines ne trouvant plus dans la mense abba- 
tiale le pain de chaque jour, et ne pouyant vivre eo 
sécurité dans leur couvent trop exposé aux atta- 
ques des Infidèles, finirent par se disperser. 

• 

C'est ce qu'exprime en termes formels un privi- 
lège de Benoît IX, à la date du 6 octobre 1040. 

« Vonasterium ita in amore Christi sponsi af^' 
« biens perduravit^ ut in omnem terram ejus son^^ 

« exiret cunque diutius in tanti amoris nKJ'^ 

« irimonio perdurasset, omisse proie tantœ nobilitc^" 
« tiSy de vagind Wandalorum callidus exacto^ 
a dducilur, quod necare antiqui serpentis fram^^ 



- 133 - 

a conupto velle disponit ; hoc eortiuclo sobolumque 
• flore omisso, viduilatis lacrima^ flexibilis et infe- 
« liXi nimioque senio consumptum permamit. » 
(Ch. 14). C'est-h-dire : « Après avoir vécu long- 
« temps dans Tuaion du Christ son époux, Tabbaye 
« ayant perdu ses enfimts et privée de sa dcscen- 
«dance, succomba comme consumée par une 
« excessive vieillesse. » 

De ces mois de la bulle précédente « de va- 
« gind Wandalorum eallidus exactor educi- 
« tur » , M Faillon a compris que les Sarrasins, 
maîtres de Saint- Victor, avaient placé dans cette 
église un prêtre dévoué à leur cause, qui exploitait 
la piété des fidèles et leur permettait, h prix d'ar- 
gent, do venir rév.érer les reliques des saints {\), 

Les Maures d'Espagne ont prélevé, de celte 
façon , un impôt sur la dévotion des chrétiens 
asservis par la conquête ; mais on ne peut, sur des 
itJPmes si vagues, affirmer qu'ils aient agi à Mar- 
seille de la même manière ; et il est plus naturel de 
devoir dans les mots « Callidus exactor » que 
l'expression des ravages et des déprédations com- 
mises par les Sarrasins. 

La dispersion des moines de Saint-Victor est 
encore attestée par deux titres du Cartulaire ; Tun 

(l) Failloa, t. I, p. 787. 



— 134 — 

de 1 045 : « Deficientibus possessoribus massilien^ ï- 
« buSj olim illorum monasterio a paganis de^^- 
a tructo » (Ch. 691) ; et un autre de 1055 : ,a H^^o- 
a nasterium a Paganis destructum, non solum si^ a, 
a sed eciam seipsum^ in solitudine redactw^^m, 
a amiserat. » (Ch. 565^. 

Aussi, en 965 et 967, saint Honorât, évêque ée 
Marseille, poursuivant la restitution de terres en. /e- 
vées à Saint- Victor, ne fait-il aucune mention des 
moines de Tabbaye (Ch. 29 et 290), et ils ne repa- 
raissent qu'en 970, dans la donation d'Hugues 
Blavia, faite : « 5. Victori et ejus congregationi- * 
(Ch. 598). 

D'ailleurs quand , vers cette époque , saint 
Honorât voulut relever les ruines du monastère, 
nous voyons qu'il ne se servit pas d'éléments déjà 
existants; mais il fit tout à nouveau, appela des 
religieux, les constitua dans l'abbaye et leur donna 
lui-même. un abbé : 

« Igitur ego, jam dictus IJonoratus, episcop'U^'i 

a cum clericis meis, in honore Dei omnipo- 

« lentis sanctique Victoris martiris, congregaiiO" 
« nem monachorum secxindum regulam S. Bene- 
a dicti , in abbatiâ ejusdem B. Victoris constit^^ 
a optamus, ut pro me^ etc » (Ch. 23). 

Quelques années après, en 1 005, l'évoque Pons, 



— 135 — 

donnant l'exemption au nouveau monastère, s'ex- 
prime ainsi au sujet de sa restauration : 

« Guillaume, et Honorât, évêque de ladite ville, 
« et son frère le vicomte Guillaume, et son fils 
a Pons, évêque, qui avait succédé à son oncle dans 
« TEpiscopat , tendirent la main au monastère 
« presque renversé. Et non seulement ils lui ren- 
« dirent quelques-unes de ses propriétés, mais 

« lui donnèrent de leurs propres biens et 

« rassemblant des moines, leur donnèrent un 
a abbé. »(Ch. 15). 

A la congrégation nouvelle, quïl introduisait 
dans Tabbaye des Cassianites, saint Honorât con- 
céda, outre une portion de son propre héritage, 
quelques-unes des terres ayant appartenu aux an- 
ciens maîtres et qu'il détenait en sa qualité d'évê- 
4ue. Parmi ces terres figure le sol même du cou- 
vent : 

Et est ipsa terra in comilatu massiliense, in 
« giro ejusdem Ecclesiœ B. Victoris. Consortes : 
'^ de duos latus, lilvs maris ; de alio latus fontem et 
« montem qu^m nuncupant Guardiam, et viam 
« juxta locum quefnvccant Paradiswn. » (Ch. 23). 

Enfin , il leur accorda la faculté de rechercher 
et revendiquer tous les biens ayant appartenu à 
Saint-Victor, à Texception de ceux qui restèrent 
attachés au domaine épiscopal. 



— 136 — 

a Concédimus vobis licerUiam ad inquirendam 
a terram 5. Victoris, quam nos fion sumus posses-- 
a suri, D 

S'il crut pouvoir conserver une partie de ces 
biens, c'est que, tombés en déshérence, ils étaient 
de droit et de fait dévolus au temporel du diocèse, 
et que la mense abbatiale était confondue avec la 
mense épiscopale. 

Voilà donc ce qui était advenu du monastère de 
Saint-Victor. Ses murs étaient debout encore ; 
mais ses religieux avaient été dispersés ; et la 
célèbre congrégation, fondée par Saint Cassien au 
commencement du V® siècle , avait disparu au 
milieu du X®, emportée par la tourmente qui rava- 
geait la Provence tout entière. L'année 924 est la 
dernière, pendant laquelle nous sachions sûrement 
que Saint- Victor était habité. (Ch. 1040). 

En même temps que l'abbaye de Saint-Victor, 
Cassien avait fondé, à Marseille, un couvent pour 
les femmes. Gennade en a fait mention dans sa 
courte biographie du pieux cénobite : 

« Condidit duo monasteria, id est virorum et 
a mulierum, quœmque hodie exstant. » (1) . 

Ce couvent, dédié d'abord à la Très-Sainte- 
Vierge, eut plus tard pour second titulaire son 

(I) Gennade. De Illusi. Ecoles, script. 



— 137 — 

saint fondateur, coinino on le voit par une lettre 
de Grégoiro-le-Grand h l'abbosso Respecta, dans 
laquelle, k la date de 597, il accorde l'exemption (I ) 
« Monasterio quod in honore S. Cas^iani est con- 
« secratumy in quo prœesse dignosceri^. • Il prit, 
dans la suite, le nom de Saint Cyp, jeune martyr do 
Gilicie, dont quelques reliques avaient été données 
aux dames Cassianites. 

L'emplacement de ce monastère n'est pas exac- 
tement connu ; les uns Font mis loin de la ville, soit 
à l'embouchupe de TRuveaune, soit h Saint-Marcel 
et Saint-Loup ; les autres dans Tanse des Catalans, 
ou sur les terrains que traverse aujourd'hui la rue 
Nenve-Sainte-Catherîne ; ou bien encore à cet 
endroit du port où l'on a creusé le bassin de caré- 
nage. De toutes ces opinions, celles qui rappro- 
chent les religieuses de rabb;ïye de Saint-Victor 
sont seules admissibles, sur le témoignage d'une 
Charte du Grand Cartulaire, qui donne pour con- 
front h une vigne des moines : 

« A septentrione terra S. Mariœ^ ml sanctimo-- 
« uialium non longe a ripd porti supradicti in cœno" 
^ bio quod pater fundavit Cassianus consistcn- 
« Hum (Ch. 40). 

C est-k-dire confrontant une terre des religieu- 

(i; Patvologie, i.ll 



- 138 - 

ses qui habitent le couvent fondé par Saint Cas- 
sien, près du port. 

Les abbayes de Saint- Victor et de Saint-Cyr, 
ainsi rapprochées Tune de l'autre, devaient avoir 
même fortune pendant les guerres des Sarrasins ; 
et tout ce que la première eut à souffrir au milieu de 
ces longs bouleversements, l'autre le souffrit aussi. 

L'invasion de 838 leur fut également fatale. En. 
effet, c'est aux religieuses de Saint-Cyr qu'il faa^ 
appliquer ce que nous avons lu dans les Annales c£^ 
Saini-Bertin : 

(I Anno DCCCXXXVIII.. . Intérim S aracem 
a rumpiraticœ classes Massiliam P^ovinciœ irrue 
a tes, abductis sanctimonialibus quarum iilic n ^::fn 
(( modicacongregatio deg ébat, omnibus^,.. thesa.9J- 
a ros quoque Ecclesiarum Christi secum universr^- 
« Hier asportariint. » 

Il n'y avait alors, à Marseille, aucun autre cotJ- 
vent de femmes que celui de Saint-Cyr, et c'e^st 
lui bien certainement qui fut envahi, dépeuplé *^t 
pillé par les Infidèles. 

Cependant le monastère ne sucoomba pas h cette 
cruelle épreuve, et nous le voyons, dans lessièd^^s 
suivants , possesseur de biens assez considér^i- 
bles(1). Il nous est resté divers dénombremeûis 

(1) André. Hist. de S. Sauveur. 



— 139 — 

de ses propriétés; uii, entre autres, fait la première 
année de Rostaing, archevêque d^Arles, c'est-à- 
dire vers 870 ; et un autre, sous l'épiscopat de 
Venator, évêque de Marseille, que Ruffi place aux 
environs de 890. Il ne périt qu'au temps des Sar- 
rasins du Fraxînet, sous le coup des mêmes inva- 
sions qui emportèrent Tabbaye de Saint-Victor, 
c'est-à-dire dans la première moitié du X® siècle, 
après Tannée 924. (Ch. 1040). Sa restauration eut 
lieu vers la fin du même siècle ou au commence- 
ment du suivant , et ses ruines furent relevées 
par une dame nommée Elgarda, qui, en 1004, 
assista, en qualité de fondatrice, à Télection de 
l'abbesse Poncia. (Cart, de S Vïct. Ch 1053). 

Les religieuses étaient, à cette époque, près de 
la rive du port, là même où Cassieu les avait éta- 
blies, comme en témoigne la Charte 40 du Grand 
Carlulaire déjà mentionnée ; mais elles n'y restè- 
rent pas longtemps, et quelques annéos après elles 
furent transférées dans la ville même , d'abord à 
l'église des Accoules, et ensuite dans un couvent 
construit sur la prison de Saint Lazare (1) 

Le nouveau monastère prit le nom de Saint- 
Sauveur , qu'il a gardé jusqu'à la Révolution 
française. 

(l) Hist. de S, Sauveur, 



— 140 — 

• 

Nous ne savons rien de plus sur les origines 
des Dames Cassianites de Marseille. Ruffi n'en 
dit pas davantage ; et M. André, qui a, dans ces 
derniers temps, écrit avec soin l'histoire de Tab- 
baye, d'après ses archives mêmes, ne peut avancer 
rien autre qui soit prouvé par des monuments 
anciens, chartes ou chroniques. 

Cependant , à ce monastère de Saint-Cyr se 
rattache une des plus glorieuses traditions mar- 
seillaises, le martyre de Sainte Eusébie et de ses 
quarante compagnes, massacrées par les Sarrasins, 
tradition que l'Eglise a adoptée et fortifiée de son 
autorité, en l'insérant dans le Bréviaire du diocèse. 

Voici en quels termes elle est mentionnée dans 
les Leçons du Propre : 

« La vierge Eusébie, d'une piété insigne, était 
« à la tète du monastère de religieuses, que saint 
« Cassien avait fondé autrefois, dans le territoire 
« de Marseille, près de l'église de Saint-Victor. 
a Au moment où les Infidèles envahissaient le 
« couvent, les religieuses étaient plus soucieusis 
« de conserver leur vertu que leur vie ; Eusébie 
« les exhorte h se couper le nez, afin que cet hor- 
« rible spectacle excite la fureur des Barbares et 
a éteigne leur passion. Avec une ardeur incroya- 
a ble, elle et ses filles accomplissent cet acte. Les 
« Barbares, d'abord étonnés, puis pleins de fureur, 



— 141 — 

c les massacrèrent, aa nombre de quarante, pen- 
« dant quelles confessaient Jésus-Christ avec une 
« admirable constance. » 

« Leurs ossements, ensevelis dans le sou ter- 
« raîn de Saint-Victor, sont l'objet d'une vénéra- 
« tion religieuse. 11 est de tradition certaine que 
« dans leur monastère, aujourd'hui transféré dans 
f l'enceinte de Marseille, sous le titre de Saint- 
« Sauveur, il était autrefois en usage, chaque fois 
« qu'une novice était admise dans la maison ou 
» prononçait ses vœux, que le prêtre lui rappelât 
« le martyre de l'abbesse Eusébie et de ses com- 
« pagnes, comme le plus grand encouragement 
« pour sa fidélité. » 

Ces Leçons seraient d'une grande autorité, si 
elles étaient anciennes dans le Bréviaire ; malheu- 
reusement elles n'y ont été introduites qu'au 
XVIll® siècle, par Monseigneur de Belsunce. 
Avant celle époque, la fête de Sainte Eusébie et de 
ses compagnes n'était pas célébrée dans l'Eglise de 
Marseille, même par les moines de Saint-Victor, 
qui cependant devaient considérer comme leur 
appartenant toutes les gloires de l'institut Cassia- 
ïiite, auquel ils avaient succédé. Un bréviaire ma- 
ï^uscrit qui, en 1497, fut donné au monastère de 
Saint-Victor par le prieur claustral, Isnard Ricavi, 
pour être gardé dans le chœur, ne fait commémo- 



— 142 — 

ration de Sainte Eusébie ni dans le calendrier, ni 
dans des litanies spéciales des saints, ni dans le 
Propre de Tabbaye. 

Nous ne pouvons donc voir dans les Leçons du 
Bréviaire de Marseille, que la consécration d'une 
légende, constante, il est vrai, mais que ne certi- 
fient ni actes, ni charte, ni chronique. 

L'abbaye de Saint-Victor gardait, cependant, 
avant la Révolution française , un auguste témoin 
de la tradition, c'était le tombeau renfermant les 
reliques de Sainte Eusébie, que les fidèles véné- 
raient dans l'église inférieure, près de la chapelle 
de N.-D. -de-Confession. L'épitaphe de la sainte 
abbesse, enlevée de cette crypte célèbre, se voit 
encore au Musée archéologique de Marseille. 

Cette inscription est ainsi conçue : 

f . HIC REQUIESCET IN PA 

CE. EUSEBIA RELIGIOSA 

MAGNA ANCELLA DI QUI 

IN SEC13L0 AB HENEUNTE 

ETATE SUA VIXIT 

SECOLARES ANNUS XIIII 

ET UBI A DO ELECTA EST 

IN MONASTERIO SCS CYRICI 

SERVIVET ANNUS QUINQUA 

GENTA RECESSET SUB DIE 

PRID KAL^ OCTOBRE IND. SEST 



— 143 — 

Eq dessous est gravé un vase accosté de deux 
colombes, symbole ordinaire de la fragilité do la 
vie. et de la délivrance de l'âme chrétienne qui 
prend son vol après la mot^t. 

Ce monument avait toujours été considéré com- 
me authentique, et Millin déclare (1) qu'il appar- 
tient au VHP ou au IX® siècle. Cependant M. André, 
listorien consciencieux de l'abbaye de S. -Sauveur, 
a émis une opinion nouvelle. Il admet bien l'anti- 
quité de rinscription, mais il ne croit pas qu'elle 
ait été gravée pour la sainte abbesse, et suppose 
que It s fidèles utilisèrent pour son tombeau l'épi- 
taphe d'une religieuse du même nom, décédée 
depuis longtemps déjà. Ses raisons sont qu'il n'y 
estfait mention ni du martyre, nidu titre d'abbesse. 

L'opinion de M. André, si elle était acceptée, 
annihilerait le seul monument contemporain qui 
ûous parle de Sainte Eusébie; mais ses arguments 
^iesont pas irréfutables. 

Oa sait combien sommairement étaient faites 
'a plupart des inscriptions tumulaires, et com- 
Wen peu les chrétiens y inséraient les titres et 
qualités du défunt. Cependant si celle-ci avait 
^té composée par les Dames de Saint-Cyr, on 
pourrait à bon droit s'étonner qu'elles se fussent 

(1) Millin, T., 3. (page 180). 



— 144 — 

abstenues de donner à leur supérieure sa qualUé. 
Mais Tabbaye était renversée, les pieuses recluses 
avaient été massacrées , et il ne restait personoe 
intéressé directement k rappeler qu'Eusébie avait 
été plus qu'une simple religieuse. 

Quant au martyre, il est moins surprenant 
encore de ne pas en retrouver la mention. Au 
moment où les Sarrasins faisaient tant de victimes, 
où chaque jour ils immolaient sacis pitié hommes, 
femmes, enfimls, moines et prêtres, on considéra 
la mort des Dames Cassianites comme un des 
événements douloureux de la guerre, mais non pas 
comme un martyre ; et on crut taire assez eu appe- 
lant Eusébie une grande servante du Seigneur, 
a Magna ancella Domini. » 

C'est ce qui explique pourquoi les auteurs qui 
parlent d'elle et de ses compagnes, ne leur donnent 
pas toujours le titre de Saintes, et pourquoi leur 
culte n'a été établi que si tard dans TÉglise de 

Marseille. 

Il n'y a donc pas de raisons suffisantes pour dou- 
ter que le marbre conservé au Musée de Marseille, 
ait été gravé pour la sainte abbesse, victime des 
Sarrasins. 

Resterait à fixer la date de ce terrible événe- 
ment. On ne peut le faire avec certitude. Gués- 



— 145 — 

ay (1 ) !e place en 477 , et le met à la charge dés 
l'andales;'!! entend sans doute les Gothsou les 
Jourguignons, qui ravagèrent la Provence au 
/' siècle. La tradition attribue au contraire ce 
irime aux Sarrasins. Quelques historiens ont 
îhoisi fort arbitrairement la date de 732. D'autres 
ie basant sur ce qui est dit, dans les Annales de 
Saint-Bertin, de Tenlévement des religieuses de 
Marseille, le mettent à Tannée 838. 

Que le monastère de Saint-Cyr ait eu alors à 
souffrir du passage des Sarrasins, et que les Vier- 
ges emmenées prisonnières appartinssent k la 
Congrégation Cassianite , c'est chose certaine ; 
mais rhistoire ne dit rien de plus. Et cependant, 
si avant de se saisir d'elles les Barbares avaient 
massacré l'abbesse et une partie de la commu- 
nauté, l'annaliste de Saint-Bertin, aurait-il négligé 
1 en conserver le souvenir ? Ce martyre et Thé- 
i^oîsme des religieuses sont un trait si glorieux pour 
Qotre Eglise, qu'il ne pouvait être laissé dans l'ou- 
bli par le chroniqueur. Le fait de Sainte Eusébie 
et des quarante Desnarrado n'est donc pas de cette 
époque. 

Il est plus probable, et c'est l'opinion de M. An- 
Iré, que les religieuses souffrirent au commence- 



(1) Cet88, ru. (page 509). 

10 



■- 146 — 

ment du X® siècle, dans une de ces expéditions 
sanglantes que les Sarrasins dirigèrent contre 
Marseille, et que la date de leur martyre est celle 
de la destruction de leur abbaye, un peu après 924, 
comme nous Tavons établi. En admettant cette 
opinion, il faut placer le meurtre de Sainte Ëusé- 
bie à Tannée 933 ou à Tannée 948, qui correspon- 
dent à TIndiction VI donnée par l'inscription de 
son tombeau. 

Le commencement du X* siècle est donc Tépo- 
que pendant laquelle Marseille eut le plus h souf- 
frir des invasions Sarrasines. Les fidèles et le cler- 
gé étaient réduits h Tindigence, et demandaient à 
l'archevêque métropolitain- la nourriture et le vê- 
tement ; les moines de Saint-Victor étaient disper- 
sés; et les religieuses de St-Cyr donnaient leur 
sang pour Jésus-Christ. 

Vers le même temps aussi, la ville d'Aix fut 
renversée par les ennemis du nom chrétien. 

Elle se composait alors de trois agglomérations 
distinctes, mais voisines les unes des autres : la 
Cathédrale, sous le vocable de Notre-Dame, où 
demeuraient Tévéque et le chapitre ; le quartier de 
Saint-Pierre ; et le château, autrement Villa de 
Turribus. 

Les arabes la saccagèrent horriblement, et trai- 



— 147 — 

lèrent ses habitants avec la plus grande cruauté (1 ) . 

On lit dans un manuscrit de l'Église de Narbonne, 

rapporté par Catel dans son Histoire de Toulouse : 

a La nation barbare des Sarrasins ayant atta- 

« que la métropole d'Aix, et l'ayant prise, la dé- 

« pouilla entièrement, emmenant une grande 

« quantité de prisonniers. Tout le reste périt par 

<^ le fer et le feu. Ils écorchèrent vifs plusieurs 

^ hommes et plusieurs femmes, comme les Sarra- 

* sins ont coutume de faire aux hommes de notre 

« nation, et comme nous Tavons vu nous-mêmes 

^ depuis. Après ce désastre, que nous croyons la 

«» punition des péchés de ce peuple, ils retourné- 

^ rent bientôt chez eux. » 

Ce récit a été inséré textuellement dans une 
Relation de la translation supposée des reliques de 
Sainte Magdeleine à Vézelay, écrite parles moines 
^e cette abbaye au XIII® siècle. (2): 

On dît que les habitants qui échappèrent au 
massacre se réfugièrent, les uns à Entremont, les 
autres sur le rocher de Bouc, et s'y fortifièrent. 

Comme tous les événements de ces longues 
guerres, la date de la prise d'Aix a été souvent dis- 
cutée, et fixée diversement. Pitton la place h 869. 
Il est vrai que les Sarrasins entrèrent alors en Pro- 

(1) Pitton. Histoire de la ville d'Aix, 
Ci) FaiUou, T. II, p. 747. 



— 148 — 

veûce ; ils débarquèrent daus la Camargue, et 
s'emparèrent de Rotland, archevêque d'Arles. Mais 
nous avons vu dans les Annales de Saint-Bertin 
que cette expédition ne fut qu'une descente de 
pirates ; et ils n'étaient pas en force pour s'em- 
parer d'une ville importante. Aix ne fut prise que 
plusieurs années après. 

Les actes de ses évoques ne sont connus qu'à 
partir de la seconde moitié du X* siècle, les actes 
du moins faits et passés en Provence {<). Si les 
noms de quelques-uns d'entre eux, ayant siégé 
avant cette époque, sont venus jusqu'à nous, ce n'est 
que par leur participation à des conciles étran- 
gers. Les titres ecclésiastiques locaux avaient donc 
été détruits peu auparavant par les Infidèles. De 
plus, nous savons, par l'Histoire de Flodoard, 
qu'en 928, l'archevêque d'Aix, Odalric, s'éiail 
réfugié loin de sa ville épiscopale, à Reims. 

927. Per idem fere tempus, Odalricus, Aquen- 
a sis Episcopus^ qui ob persecutionem Saracenorutn 
a a sede sud recesserat, in Ecclesid Bemensi rece- 
« pitur (2). » ' 

Il fut reçu par le Comte Herbert, qui lui fit 
« 

administrer le diocèse au nom de son fils Hugues, 

i\)Gall.Ch.,tA. ^ 

(t) Hist. Ecclesiœ Remensis, 1. 4, c. 22. 



— 149 — 

encore enfant, et lui donna Tabbaye de Saint- 

Tîmothée. ^ingt ans après, en 947, Odalric était 

encore fixé, semble-t-il, dans le nord de la France, 

puisqu*il assista alors au Concile de Verdun. Il est 

donc bien certain que les Sarrasins étaient, à cette 

époque, maîtres d'Aix et de son territoire. 

Ils se répandirent partout à Tentour. Des tradi- 
tions un peu vagues ont conservé le souvenir de 
leur présence dans la contrée qui s'étend vers )e 
ïlhône et la Durance. 

On dit que Puyricard fut saccagé de fond en 
comble ; ses habitants Tabandonnèrcnt et furent 
longtemps sans y rentrer (1 ). 

Le lieu de Cannes, qui est aujourd'hui le village 
de Rognes, fut occupé ; un vallon voisin a gardé le 
^omde « Vau dei Mouron (2) ». 

Tournefort, dans le même territoire, leur résista. 
En divers endroits, les habitants des campagnes 
^6 réunirent, dit-on, à l'approche de l'ennemi, et 
fondèrent des villages qu'ils fortifièrent de leur 
^îeux. Telle serait l'origine de Miramas, de Lan- 
î^oaetdeCalissane(3). 

Sur la rive droite de la Touloubre (4), près de 

(1) Notice hist. sur Puyricard. 

(î) Stat. des B-du-Rhône, 1. 1, p. 948. 

(3) Jbid., p. 1017, 1015. 

(4) Ibid,, p. 1010. < 



— 150 — 

Grans, il y avait un village que les Sarrasins pri- 
rent et rasèrent. 

A Vitrolles, on trouve encore des tombes conte- 
nant des médailles arabes. On assure qu'ils ne 
purent s'emparer du château (I). 

Les habitants d'istres, qui fut aussi occupé, ont 
en usage des danses de caractère qui leur vien- 
nent de leurs envahisseurs (2). 

Enfin, ils ravagèrent Gignac, les Martigues et 
toute la campagne environnante (3). 

Les Maures étaient maîtres de toute la Provence. 

Les bandes qui , à la fin du IX® siècle , s'étaient 
établies sur le Fraxinet, avaient fait plus que les 
grandes armées qui passèrent le Rhône, au temps 
de Charles-Martel. Ces aventuriers, renforcés par 
l'arrivée de troupes nouvelles, avaienf^tendu leur 
domination de la mer aux Alpes, et du Rhône au 
Piémont. 

Ce n'est pas qu'ils eussent assis leur puissance 
d'une manière stable et régulière. Ils n'avaient pas 
constitué un gouvernement nouveau, comme en 
Espagne ; l'impôt n'était pas levé pour eux, et la 
justice n'était pas rendue en leur nom. Ils ne fu- 

([) Stat. des B.-du-Rh. T. I. p. 891. 
(1) Ibid,, p. 917. 
(3) Ibid., p. 972, 958. 



— 151 — 

rent jamais que campés en Provence, et ne dépo- 
sèrent jamais les armes. Si quelques-uns se sont 
livrés h l'industrie ou à la culture des terres, ce fut 
en se mêlant h la population et presque en se con- 
fondant avec elle. Ceux-lh, loin d imposer aux 
vaincus les lois arabes, avaient h moitié adopté les 
oiœurs des chrétiens. Dans quelques cantons seu- 
lement du Dauphiné et des Alpes-Maritimes, ils 
colonisèrent le pays, après en avoir exterminé les 
habitants (1). 

L'autorité des rois de Vienne était donc toujours 

officiellement reconnue en Provence, et les actes 

y étaient datés des années de leur règne. Mais, en 

*aît, il» n'avaient conservé un peu de pouvoir que 

dans la vallée du Rhône, k Arles et h Avignon. 

l^artout ailleiirs, le. successeur de Boson, Louis- 

1* Aveugle, ne régnait que sur des ruines fouillées 

^ans cesse par de nouveaux pillards descendus du 

Praxinet. 

Ce prince malheureux mourut vers 923 ; le duc 
Hugues lui succéda (2) . 

Dès Tannée suivante, 924, de nouveaux ennemis 
vinrent fondre sui la Provence ; c'étaient les Hon- 
grois. 

(1) Topographie des Hautes- A Ipes. — Chorographie du 
Comté de Nice. 

(2) Bouche. T. I. 



- 152 — 

Le P. Columbi (1) et les auteurs du Gallia Chris- 
tiana pensent qu'après avoir traversé les Cluses 
des Alpes, ils descendirent dans la vallée de la 
Durance, puis, qu'ils prirent Tancienne Voie Ro- 
maine qui passait par Âlaunîum (2), Catuiaca et 
Apta-Julia. 

Hugues inaugura glorieusement son règne. Unis- 
sant ses forces à celles de Rodolphe, roi de la Bour- 
gogne Transjurane, il réussit à chasser les Hon- 
grois de ses états, en leur tuant beaucoup de 
monde. 

Flodoard nous raconte en ces termes la victoire 
des Provençaux : 

« Rodolfe, roi de la Gaule Cisalpine, et Hugue 
« de Vienne les renferment dans les défilés de 
(c collines Alpines, mais s'échappant par des ch 
« mins détournés, ils gagnent la Gothie ; les chefs 
« les poursuivent et massacrent ceux qu'ils peu 
« vent trouver. » (3) 

Flodoard, en disant que les Hongrois furen 
cernés a inter angustias colUum Alpinorum » 
entend sans doute les montagnes des Alpines 
sur la rive gauche du Rhône, en face d'Arles et d 

(1) tJpisc. Sistaric. 

(2) N.-D.-des-Anges , près de Forcalquier, Gôreste ôt 
Apt. (Damase Arbaud). 

(3) Flodoardi Chron. 





— 153 - 

Tarascon. De là, ils purent, en échappant à Té- 
Ireinte des deux rois, traverser promptement le 
fleuve et pénétrer en Gothie. Si la rencontre des 
deux armées avait eu lieu dans la Haute-Provenco, 
les troupes françaises les auraient certainement 
rejoints avant qu'ils eussent passé le Rhône. 

Les Hongrois prolongèrent leurs ravages en 
Septimanie jusqu'en 925, comme on le peut lire 
dans V Invention des reliques de Saint Gilles, et 
cîans un ancien bréviaire de l'Eglise de Nimes ; 
puis la peste se déclara dans leur armée, et ils péri- 
ment tous. (1). 

Cet heureux succès du roi Hugues était pour 
*^s Provençaux le gage de jours meilleurs. Ils 
^Araient enfin un prince capable de les protéger 
Contre les dévastations des Sarrasins, et de débar- 
-^îisser leur malheureux pays de la domination 
étrangère qui l'opprimait. Hugues avait de gran- 
des qualités qui justifiaient ces espérances. Mal- 
^heureusement, il se laissa aveugler par une ambi • 
^iou excessive, et au lieu de travailler h l'aff^ran- 
^hissement de son royaume do Provence, il entre- 
prît follement de conquérir une seconde couronne. 
Poursuivant la politique insensée, qui avait été si 
ïuneste à son prédécesseur, et qui devait, plus 

(l) Hist. du Languedoc, t. If, aux preuves. 



— 154 — 

lard, coûter tant d'efforts aux Comtes de Proveuce, 
il passa en Italie au mois de juin 936. 

Reçu d'abord avec empressement, et couronné 
à Pavie le 9 juillet de cette même année, il eut 
bientôt à lutter contre les seigneurs jaloux de sa 
puissance (1). De plus, Rodolphe, roi de la Bour- 
gogne Transjurane , ne tarda pas à revendiquer 
contre lui ce royaume, dont il avait été investi le 
premier. Pour le désarmer, Hugues lui abandonna 
ses droits sur la Provence, à la réserve, dit-on, du 
Comté d'Arles (2) . 

Parmi les embarras qui assiégèrent le roi Hu- 
gues en Italie, le moindre ne fut pas la présence de 
ces mêmes Sarrasins du Fraxinet, qu'il avait lais- 
sés si puissants do l'autre côté des Alpes (3). 

Après avoir achevé la défaite et la ruine des 
Provençaux, ils étaient entrés dans les montagnes 
du Piémont. Nous avons déjà vu qu'ils avaient éta- 
bli une forteresse là où est aujourd'hui la petite 
cité de Villefrancho, et que vers 919 ils s'étaient 
avancés jusqu'à Acqui. L'abbaye de la Novalèsc 
avait été détruite par eux dès 906. 

La désorganisation était telle en Italie, que per- 
sonne ne songeait à les repousser. Tandis que des 

(1) Bosonides et Hxigonides^ par M. Gingins La Serra. 

(2) Bouche. T. I. 

(3) Liutp. Antapodosis, 



— 155 — 

compétitions ambitieuses armaient les grands les 
uns contre les autres, les évoques seuls opposèrent 
quelque résistance à Tinvasion étrangère. Ils levè- 
rent des troupes, pnyèrent de leur personne, et 
réussirent souvent à faire reculer ces infatigables 
pillards [\ ) . 

Vers Tannée 935, les Sarrasins se présentèrent 
une seconde fois devant Acqui ; mais ils furent 
complètement écrasés. (2). 

Cet échec n'arrêta que pour un jour leurs dépré- 
dations. 

Vers 940, ils briilèrent Tabbaye de Saint-Mau- 
rice, dans le Valais (3), s'établirent sur ses ruines, 
et interrompirent toute communication entre la 
France et l'Italie. (4) En cette année, une grande 
troupe de pèlerins français et anglais fut attaquée 
par eux, et dut renoncer à passer les Alpes. 

Hugues, fatigué de ces attaques incessantes, 
Voulut en finir avec les Sarrasins, et délivrer à la 
fois l'Italie et la Provence, en prenant le Fraxinet, 
qui était le siège de leur puissance. Mais parce 
qu'il n'avait pas dé flotte pour combattre celle 
des Infidèles, et bloquer la forteresse du côté de 

(l) Acta S.S, — Vita S. Bernulfl, t. ITI, de Mars. 

Çt) Antapodosis, 

(5) Baronius. T. X, p. 719. 

(4) Flod, thronicon. 



— 156 — 

la mer, il demanda aux Grecs des navires et leur 
redoutable feu grégeois (1). 

Le trône de Constantinople était alors occupé 
par Constantin Porphyrogénète, fils de Léon-le- 
Philosophe. Ce prTnco avait épousé la fille do Tami- 
rai Romain Lecapène, et peu après avait partagé 
la couronne avec son beau-père, en lui laissant 
Texercice de toute la puissance impériale. Romain 
promit tout ce qu'on lui demandait ; mais à la con- 
dition que le roi Hugues donnerait une de ses filles 
en mariage au fils de Constantin, qui, né en 939, 
régna plus tard sous le nom de Romain IL Hugues 
n'avait pas de fille née de légitime mariage; il 
répondit k l'empereur de Constantinople qu'il ne 
pouvait accorder à son petit-fils, que la main d'une 
de ses filles naturelles, nommée Berthe. Romain,, 
l'accepta sans difficulté, parce que, dit Liutprand, 
les Grecs ne se préoccupent point de la mère dans 
les recherches généalogiques, mais uniquement du 
père. 

L'alliance ainsi conclue, les empereurs de Cons- 
tantinople préparent leur flotte, la munissent de 
feu grégeois, et la dirigent vers le Fraxinet par la 
mer Tyrrhénienne. Pendant ce temps, Hugues 
vient d'Italie avec son armée. On est autorisé i 

(1) Antapodosis. 



— 157 — 

croire que son neveu Boson, qui commondait à 
\rles, lui amena de son côté ce qu'il put réunir de 
troupes dans son gouvernement. (1). 

Les Sarrasins ne pouvaient pas résister à un tel 
déploiement de forces. Les Grecs eurent bientôt 
incendié leur flotte, en la couvrant de feu gré- 
geois ; le roi enleva le Fraxinet de vive force, et 
chassa les ennemis dans les montagnes voisines. 

Liutprand, qui est l'historien le plus complet de 
cette époque, ne donne pas cependant la date pré- 
cise de cette grande victoire du roi Hugues. Il dit 
seulement que les ambassadeurs Italiens étaient h 
Constantinople, offrant au fils de l'Empereur la 
main de la princesse Berthe, quand les Grecs brû- 
lèrent la flotte Russe qui ravageait les côtes de 
l'Empire. L'alliance fut donc conclue entre Romain 
et Hugues en Tannée 941 , qui est celle de ce dé- 
sastre des barbares du Nord (2). La prise du Fra- 
xiaet n'eut lieu que l'année suivante, et dans l'au- 
tomne seulement ; Hugues était encore à Pavie, le 
15 août 942. (3). 

Les Infidèles, chassés de leur forteresse et réfu- 
tés dans les montagnes des Maures, étaient à la 
îiscrétion du roi Hugues ; il pouvait les exterminer 

(1) Gingins-la-Serra. 

(2) Art de vérif. les dates. 

(3) Bosonides et Hugonides. 



— 158 — 

et anéantir pour jamais leur puissance. Sa trisl 
politique les sauva. Hugues avait contraint Béran- 
ger, marquis d'ivrée, à fuir d'Italie et à se réfugiei 
en Souabe. Craignant que ce- prince ne réunit uûé 
armée et ne vint l'attaquer, il offrit la paix aux 
Sarrasins, à cette condition seulement qu'ils allas- 
sent s'établir dans les montagnes qui séparent 
l'Italie de la Souabe, et qu'ils arrêtassent la mar- 
che de son ennemi, s'il tentait le passage, [i) Les 
Sarrasins n'eurent garde de refuser un pareil traité. 
Les Grecs furent donc congédiés ; et l'année sui- 
vante, le roi d'Italie envoya à Consiantinople sa 
fille Berthe, qui est connue dans l'histoire Byzan- 
tine sous le nom d'Eudoxie. 

La prise du Fraxinet n'eut donc aucun résultat. 
Les Maures y rentrèrent et s'y fortifièrent comme 
auparavant. Quant aux cols des Alpes, ils s'en 
emparèrent, non pas pour arrêter Bérenger, puis- 
que celui-ci entra en Italie quelque temps après, 
mais pour faire main basse sur les pèlerins qui 
se rendaient au tombeau des apôtres. Combien 
furent victimes de leur barbarie, dit Liutprand, 
Dieu seul le sait, lui qui écrivit leurs noms dam 
le livre de vie. 

Quand ils ne massacraient pas les voyageurs 

(1) Antapodosis. 



- 159 — 

ils les mettaient à rançon. Flodoard, dit h la date 
de 951 : 

« Saraceni, meatum Alpium obsidenies, a viato- 
« rxbus Romam petentibus tributum accipiunt^ et sic 
« eos transir e permittunt. » 

Le roi Hugues vit bientôt l'inanité de sa folle 
politique. Abandonné par les Italiens qui passèrent 
kBérenger, il fut obligé de fuir son propre 
royaume, et il revint dans cette Provence si dédai- 
gnée par lui, qu'il avait sacrifiée h son ambition 
et livrée à ses ennemis, quand il pouvait la déli- 
vrer pour toujours de leur domination. 



CHAPITRE IV 



>élivrance et Réorganisation de la Provence 



Au milieu du X® siècle, la Provence se trouvait 
as une situation politique toute nouvelle. 
Hugues l'avait cédée à Rodolphe II , roi de la 
Durgogne Transjurane, dont les Etats furent 
^signés , à partir de ce moment, sous le nom de 
oyaume d'Arles. Après Rodolphe II et son fils 
onrad-le-Pacifique, Rodolphe III , qui n'avait 
as d'enfant, transmit ce royaume à Conrad-le- 
alique, duc de Franconie, qui devint, en 1027, 
npereur d'Occident. 

Sous ces princes, la Provence fut gouvernée 
ar des Comtes, revêtus d'une autorité presque 
)uveraine , qui réussirent, par la suite, à se 
3adre indépendants de leurs puissants suzerains, 
•a succession et la généalogie de ces premieis 
«omtes sont enveloppées d'obscurités, que de 
•atientes recherches n'ont pu pénétrer ; leurs 
ictioQs sont plus inconnues encore, et leur his- 

11 



.— 162 — 

• 

loîre ne se compose guère que des donations faites 
par eux à des églises et à des couvehts. 

Cependant, sous leur règne et par leurs géné- 
reux efforts , la Provence fut enfin délivrée de la 
domination sarrasine ; la forteresse du Fraxinet 
fut enlevée après une lutte difficile et glorieuse , 
et les Infidèles furent chassés pour jamais d'un 
pays qu'ils avaient occupé pendant près d'un siècle. 

Cette occupation écrasante avait fait d'une 
contrée riche et fertile un affreux désert. Des 
villes importantes avaient été rasées ; les villages 
étaient détruits, et les champs étaient en friche. 
Les habitants, qui avaient échappé au fer des 
envahisseurs, erraient misérablement dans les 
forêts Les bêtes fauves descendaient des monta- 
gnes dans les plaines ; des bandes énormes de 
loups, attirées par les cadavres laissés sans sépul- 
ture , parcouraient librement les campagnes sac- 
cagées, dont ces monstres étaient les vrais maîtres 
après le passage des Sarrasins. 

S. Odilon de Cluny a dépeint, en termes éner- 
giques, les souffrances des Provençaux , et leurs 
luttes de chaque jour contre les Maures et contre 
les animaux sauvages. Il s'est plu à raconter le 
combat étrange de Foucher, père de S. Mayeul, 
contre un loup d'une force et d'une cruauté extra- 
ordinaires, qui, suivi d'une grande troupe d'autres 



— 163 —: 

loups, répandait la terreur dans la vallée de la 
Durance. 

Ce seigneur fit construire un parc dans lequel 

il enferma ses troupeaux pendant la nuit, chose 

que personne n'osait faire alors. Puis, il s'arma 

de toutes pièces, se couvrit d'une cuirasse et d'un 

casque, et revêtit sur le tout des peaux de moutons 

{ui le cachaient en entier. Dans cet accoutrement, 

il se poste près de la bergerie , en dehors des 

^arrières. Les loups approchent. Le monstre, qui 

les conduisait, arrive le premier , se jette sur le 

^os du soldat , met les pieds sur ses épaules et 

^lerche à le dévorer. Mais Foucher, saisissant 

l^s pattes de l'animal furieux, se dresse et l'em- 

It^orte prisonnier jusqu'au milieu de ses gens. Le 

l^up fut massacré, et la bande féroce dont il était 

Xechef, épouvantée de sa mort, disparut de la 

Cîontrée. (1) 

Ces longues souffrances étaient intolérables. 
Les Provençaux, trop longtemps résignés à la 
flomination étrangère qui les opprimait, commen- 
cèrent enfin à réagir contre leurs bourreaux. 
Conrad-le-Pacifique lui-même, malgré son hor- 
reur pour la guerre, fut obligé à prendre les 
armes contre eux. 

(1) Vita s. Majoli. 



— 164 — 

On lit dans le Livre des malheurs du monastère 
de Saint-Gall que les Hongroîs, ayant envahi les 
états de Conrad et s'étant présentés devant Besan- 
çon, ce prince, pour les arrêter, s'adressa aux 
Sarrasins. 

a Ces Infidèles , dit la Chronique, étaient entrés 
a en Bourgogne, il y avait longues années, et 
a après avoir été vaincus, s'étaient retranchés 
« dans la riche vallée du Fraxinet , où le roi de 
« Provence d'alors avait été contraint de les lais- 
a ser en repos, moyennant un faible tribut, 
a Conrad envoya des ambassadeurs à leur chef, 
a et lui fit dire : « Ces bandits de Hongrois m< 
a demandent l'autorisation 'de marcher conln 
« vous, et de vous chasser hors de la fertile contréi 
« que vous occupez. Si vous êtes des hommes, 
« venez au plus tôt. Tandis que vous les attaque- 
(( rez de front , je tomberai sur leur flanc, et nous 
« les écraserons. » 

a En même temps, il faisait dire aux Hongrois 
« Pourquoi voulez- vous me combattre ? Joignez- 
« vous à moi ; attaquons les Sarrasins, qui son 
a mes ennemis ; prenez leurs terres, et, de plus 
« je vous donnerai la Provence, d 

u Les uns et les autres se laissèrent trompei 
a et bientôt les armées furent en présence. Conrai 
a vient avec ses troupes dont les deux parti — ^ 





— 165 — 

« attendaient le concours. Quand il voit le combat 
« vigoureusement entamé, il se jette dans la mê- 
« lée , massacre Hongrois et Sarrasins , et fait un 
« nombre considérable de prisonniers qu'il vendit 
« à Arles. » (1) 

Ekkéard est le seul écrivain qui raconte cette 
guerre. Son refait contient des erreurs historiques ; 
il est par lui-même bien étrange , et la distance 
qui sépare Besançon du Fraxinet le rend plus in- 
vraisemblable encore. On ne peut cependant lui 
refuser quelque créance ; car le moine de Saint- 
Gall , auteur contemporain, ne Ta certainement 
pas tiré tout entier de son imagination. 

L'expédition de Conrad n'eut pas pour résultat 
de chasser les Sarrasins du Fraxinet, mais on dit 
qu'elle délivra la Savoie de leur domination. 
Quant à la date de cet événement , Ekkéard ne la 
lionne pas ; mais comme, d'après lui, le roi de 
Bourgogne était alors dans> l'adolescence , on doit 
la placer dans les premières années de son règne, 
c'est-à-dire un peu avant le milieu du X* siècle. 
Le mouvement de résistance tendait à se gêné- 
i*aliser. . 

En 960 , le Saint-Bernard fut , dit-on , enlevé 
aux Infidèles. (2). 

(1) De Casibus monast. S. Galli. 

(2) Ladoucette. 



— 166 — 

Vers la même époque, Isarn, évêque de Greno- 
ble, leur prit cette ville, rappela la population 
dispersée, et distribua à chacun les terres restées 
sans maîtres. (1) 

Cependant, ces échecs n^avaient que faiblement 
ébranlé la puissance des Sarrasins. Dans la 
Haute-Provence, maîtres des principaux cols des 
Alpes, ils pillaient et rançonnaient les voyageurs, 
comme par le passé. Sur le bord de la Méditer- 
ranée, ils étaient toujours fortement établis dans 
leur Fraxinet, d'où ils bravaient tous les princes 
voisins. En 961 , ils donnèrent asile dans cette 
forteresse à Adalbert, fils de Bérenger , marquii 
d'Ivrée et roi dltalie, qu'Othon-le-Grand venait 
de détrôner et de chasser de la Lombardie. (2) 

Othon ne chercha pas d'abord à tirer vengeance 
de cette insulte ; mais, quelques années plus tard, 
en 968, il conçut le projet de détruire le repain 
des Sarrasins, et en écrivit à ses olBciers en Saxe :=r 

« Prœsenti œsiate conjugem cum œquivoco nostra^zr:^ 
« in Franciam dirig entes, per Fraxinetum ad des- 
« iruendos Sarracenos^ Deo comité. Her arripiemus, 
(( et sic ad vos disponimus, » (3) 

Mais sur ces entrefaites, Othon, ayant appriî 

(1) Gai. Chr, 

(2) Liiitp. De rébus gestis Ottonis Magni. 

(3) Viduk. Res fjestœ Sax.f lih, III, 



— 167 — 

la mort de sa mère et d'un de ses fils, renonça à 
son expédition ; il ordonna promptement toutes 
choses en Italie , et retourna en Allemagne. 

La gloire d'arracher la Provence à ses oppres- 
seurs était réservée tout entière aux Provençaux. 

Guillaume I®' venait de succéder k Boson II 
dans le gouvernement du Comté d'Arles, quand 
un nouveau crime des Sarrasins, en soulevant 
l'indignation de tous, lui donna l'occasion et les 
moyens de provoquer l'armement de la province 
entière. 

Un des personnages les plus considérables de 
cette époque était Saint Mayeul , abbé de Cluny, 
qui, né à Valensolles, sur les bords de la Durance, 
de parents nobles et riches, avait renoncé au 
monde pour vivre dans l'humilité du cloître. 
S. Mayeul était allé à Rome prier sur le tombeau 
des Apôtres. Othon-le- Grand et^ l'impératrice 
Adélaïde le retinrent longtemps, et obtinrent de 
lui qu'il s'employât à la réforme de plusieurs cou- 
vents d'Italie. Après avoir heureusement accompli 
cette mission difficile, le pieux abbé reprit le 
chemin de son monastère, et, comme nous l'ap- 
prend son disciple Nalgodus qui a écrit l'histoire 
de sa vie, il passa par le Grand-Saint-Bernard , 
dans les Alpes Pennines , sans doute parce que 
cette voie était considérée comme libre. Des gens 



— 168 -^ 

de divers pays s'étaient joints à lui, espérant que 
sa compagnie les préserverait de tout danger, (i) 

Le moine Syrus, son contemporain, raconte que 
déjà ils avaient atteint la ville d'Orsières, et, après 
avoir traversé la D/rancfe, s'étaient engagés dans 
les sinuosités d'un chemin étroit, quand, tout-à- 
coup, les Sarrasins survinrent. Les pèlerins cher- 



chèrent en vain à fuir ; les Sarrasins les poursuivi- 
rent, s'emparèrent d'eux , lés chargèrent de fen 
et les accablèrent de mauvais traitements. 

Une tradition des Hautes- Alpes, recueillie pa 
le baron Ladoucette et adoptée par M. Reinaud 

donne un autre itinéraire au voyage de Sain 

Mayeul ; elle le fait passer par le mont Genèvre= — 
dans les Alpes Cottiennes, suivre la vallée de I 
Durance et ensuite celle du Drac , et met Tem 
buscade des Sarrasins dans la gorge d'Orcières -, 
au lieu nommé aujourd'hui « le Champ d^^ 
morts ». On y trouve parfois des armes et d^^s 
crucifix en plomb et en bronze (2). 

Mais comment admettre ce récit en présence 
du témoignage des contemporains : 

a Ad villam usqiiedescendunt quœ, prope Dranci 

(1) Vita S. Ma joli. 

(Vi Topoff. des Hautes- Alpes. — Invasion des Sarra^im 
en France , par Reinaud. 



— 169 — 

« fluvii decursum posita, Pons Ursarii quotidam 
« vocitari erat solita ». (1) 
« Cùm Jovini montis declivia sequerentur ». (2) 
La légende dauphinoise se rapporte sûrement 
à quelque autre méfait des Sarrasins. 

Les Infidèles comprirent vite le parti avan- 
tageux qu'ils pouvaient tirer de leur prisonnier ; 
îts le mirent à rançon, et Tautorisèrent h envoyer 
^ Cluny un des moines arrêtés avec lui, pour 
^ihercher le prix de son rachat. Les religieux, 
désolés à la nouvelle de sa captivité, réunirent 
tout l'argent qu'ils possédaient , dépouillèrent 
l'abbaye de ses richesses et quêtèrent les aumônes 
^es fidèles. Ils purent ainsi, en peu de temps, 
faire une somme immense, avec laquelle ils ache- 
lèrent la liberté de leur saint abbé et de tous ses 
compgnons d'infortune. 

La date de cet événement peut être précisée 
d'une manière certaine. Quand Mayeul quitta 
l'Italie, Othon-le-Grand vivait encore. Mais, 
pendant son voyage, ayant vu en songe un lion 
chargé de fers, il dit en gémissant aux moines 
qui l'iccompagnaient : « Sachez que cette année, 
l'emptreur Othon mourra ». Kt, en effet, k quel- 



(1) Sjrus. Viia S. Ma joli. 
CD Ndfîodus. 



— 170 — 

que temps de là, c'esl-à-dire peu après sa capti- 
vité , comme il était arrivé en Provence, et se 
reposait de ses fatigues dans une maison de son 
ordre, il reçut d'Allemagne un courrier qui lui 
annonça la mort du grand empereur. 

Or, Othon mourut vers le mois d'août 973. 

a JUig ravit Otto 1 anno Dominicœ Incarnalionis 
973, anno vero regni sui 38, impcrii au- 
iem\^ ». (1) 

La trente-huitième année du règne d'Othon, 
comme roi de Germanie, commença en juillet 973, 
et la douzième, comme empereur, en février de 
la même année. 

L'historien de sa vie nous apprend, d'autre 
part, que le saint abbé , pendant qu'il était pri- 
sonnier des Sarrasins, se consolait de son malheur 
en lisant un livre de Saint Jérôme sur l'assomp- 
tion de la Bienheureuse Vierge Marie, et qu'il 
demanda à Dieu la grâce de célébrer au milieu 
de ses frères cette fête, dont le séparait encore 
un intervalle de vingt-quatre jours (2). On était 
donc alors au mercredi 23 juillet 973. 

L'attentat commis par les Barbares sur Saint 
Mayeul ne tarda pas à être puni. 

« 

(1) Pertz., t. XVI. * 

(2) Syrus, lib. III, § 3. 



— 171 — 

« Pour venger Tiajure faite à son serviteur, 
f dit Syrus , Dieu permit que la division se mît 
parmi les Sarrasins -, leurs forces s'amoin- 
drirent, et eux-mêmes reconnurent qu'une 
main divine les frappait. Ils voulurent alors 
mettre en sûreté la rançon énorme qu'ils avaient 
reçue de Tabbé de Cluny, et ils reprirent le 
chemin du Fraxinet (1). Mais, tandis qu'ils 
cheminaient tranquillement & travers les Alpes, 
voilà que, tout-k coup , ils entendent venir les 
Chrétiens. Des clameurs terribles s'élèvent, le 
son des trompettes remplit les bois , et les 
montagnes frémissent. Les Barbares sont glacés 
de terreur ; ils sentent que tout est perdu pour 
eux, et n'essayent qu'à peine une résistance 
inutile. Bientôt ils prennent la fuite ; mais, 
malgré la rapidité de leur course, beaucoup 
sont massacrés, beaucoup sont faits prisonniers. 
« Ceux qui purent échapper à la mort se reti- 
rèrent sur le sommet d'une montagne escarpée, 
qui s'avançait comme un promontoire , et dont 
l'accès n'était possible que par un côté. Les 
Chrétiens les y poursuivent et les assiègent. Les 



;i) D'après la tradition des Hautes -Alpes, les Arabes s© 
tirèrent non vers le Fraxinet du golfe Grimaud, mais vers 
e autre forteresse du môme nom, le village de Fraissini- 
3S. (Topographie des Hautes- Alpes), 



— 172 — 

« Sarrasins, voyant la fuite désormais impossible, 
« demandent à racheter leur vie à prix d'argent ; 
<c mais leurs offres sont repoussées. Alors, ils 
« parcourent avec désespoir leur prison , et trou- 
« vent enfin un endroit où le précipice était moins 
a profond, et d'oii Ton pouvait, d'un saut hardi, 
« descendre sur les rochers intérieurs. Leur 
» détermination fut bientôt prise. Quand la nuit 
• est venue, ils s'approchent silencieusement et 
« s'élancent ; mais le démon les détourna du 
« passage qu'ils avaient choisi ; et tant que dura 
« l'obscurité, ils se précipitèrent aveuglément 
« dans Tabime où ils trouvèrent la mort. Quel- 
a ques-uns seulement suivirent le bon chemin. 
« Ceux-là se cachèrent dans la montagne ; mais 
« ils furent trouvés et pris par les Chrétiens, et 
a pour sauver leur vie ils demandèrent le baptême. 

a Les vainqueurs comprirent que Dieu leur 
« avait livré les Sarrasins pour venger l'injure 
faite à son serviteur , et que Saint Mayeul, 
« bien qu'absent, était la cause première de leur 
« triomphe. Aussi, en se partageant les dépouil- 
« les des Infidèles , ils voulurent faire sa part, et 
« lui envoyèrent les livres sacrés qui lui avaient 
a été enlevés lors do son arrestation. 

a Et c'est ainsi que le chemin de Rome fut 
c( enfin rouvert aux chrétiens. » 



— 173 — 

Celte première victoire enleva la Haute-Pro- 
vence aux Sarrasins, Cependant leurs bandes 
fugitives errèrent longtemps encore dans les bois, 
principalement aux environs de la ville de St-Bon- 
ûet ; elles trouvaient un asile dans les cavernes de 
Corbières, sur la rive droite du Drac. Quand elles 
furent contraintes d'abandonner le Champsaur, 
elles se retirèrent dans les solitudes du Dévoluy (1 ). 

On dit que les habitants des Alpes, en prenant 
les armes contre les Sarrasins, placèrent leur 
entreprise sous la protection de saint Marcelin, 
premierévêque d'Embrun, et qu'il devint le patron 
des Provençaux soulevés contre leurs oppresseurs. 
Le village de Rognes lui éleva, après la victoire, 
une église, devenue un pèlerinage fréquenté 
jusqu'à notre époque. Le jour de sa fête, au milieu 
des habitants rassemblés, le prêtre dit encore 
Tabsoute pour les victimes des Sarrasins (2) . 

Quelques usages locaux ont conservé le sou- 
venir de l'expulsion des Sarrasins des Alpes 
provençales C'est ainsi que les habitants de Riez 
célèbrent, pendant les trois jours de la Pentecôte, 
ce qu'ils appellent le Guet de saint Maxime. Une 



(1) Topog. des Hautes- Alpes. 

(2) Histoire de Rognes, par M. Martin, curé de la Roque 
d*Antheron 1823; manuscrit aux mains de M. le marquis de 
Jessé-Charleval. 



— 174 — 

troupe armée, représentant les Chrétiens, assiège 
des Musulmans dans une forteresse improvisée, 
qui n'est emportée que le troisième jour (1). 

La tradition fait honneur au comte Guillaume 
de ces heureux succès ; et c'est lui sûrement que 
désigne le Bréviaire de l'Eglise de Gap, par cette 
leçon de l'office de saint Démétrius : 

a Quand la ville de Gap et les terres voisines 
« étaient aux mains des Sarrasins, un certain 
« Guillaume les vainquit, avec l'îjide de Dieu ; et 
a ce comte, de concert avec ses compagnofls, 
(( pour le sa ut de leur àme, donna à Dieu et à la 
a Bienheureuse Marie^la moitié de la ville de 
« Gap » (2). 

Soit que les premiers efforts des Provençaux 
contre les Sarrasins aient été provoqués par Guil- 
laume lui-même, soit qu'ils fussent l'acte spontané 
des populations indignées, le comte ne faillit point 
à son devoir, et prit sans tarder la direction du 
mouvement généreux qui animait tout le pays. U 
poussa la guerre avec une extrême vigueur, et 
cette même année il se présenta devant le Fraxi- 
net, s'en empara et extermina tout ce qui restait 
de Sarrasins. 

(1) Millin. Voyage dans les départements du Midi de la 
France. 

(2) Bouche, t. 2, p. 44. 



— 175 — 

L'historien Glaber nous a conservé le souvenir 
de ce glorieux événement, mais en termes mal- 
heureusement trop brefs. Après avoir raconté 
l'arrestation et la délivrance de saint Mayeul, il 
ajoute : 

« fpsi denique Sarraceni^ pnulo post, in loco qui 
« Fraxinetus dicitur^ circumacH ab eœercùu Wil- 
« lelmi Arelatensis ducis^ omnesque in breviperi- 
« erunt, ut ne unus quidem rediret in patriam. » 

La date de ce dernier triomphe est fixée à 973, 
par les mots suivants du même auteur : 

« Ipso tempore mortuus est Otto imperator, 
« svLScepitque filim ejus Otto II imperium » (1 ) . 

Glaber s'est borné à enregistrer la victoire du 
Comte Guillaume et la fin de la domination Sarra- 
Bine en Provence. Quelques chroniques et légen- 
des nous ont conservé le souvenir des derniers 
événements de cette guerre, mais non pas de 
façonà dissiper toutes les obscurités. Le difficile 
est de faire, dans ce qu'elles racontent, la part de 
chacun, d'attribuer aux officiers, qui servaient 
sous le comte de Provence, les actions qui leur 
sont propres, et de pénétrer la confusion qu'intro- 
duit entre les divers faits d'armes, ce nom de Fraxi- 
net commun à plusieurs forteresses des Sarrasins. 

(1) Glaber, L. I. 



— 176 — 

Le plus important des documents relatifs à cette 
époque est la vie de saint Beuvon ou Bobon, que 
les auteurs des Acta Sanctorum ont éditée sur 
d'anciens manuscrits trouvés en Italie et en Alle- 
magne. 

<f Saint Beuvon, dit cette Histoire (1), naquit 
en Provence, au lieu de Nugherium, de parents 
nobles et bons chrétiens, qui, tout en élevant leur 
fils dans la crainte de Dieu, ne négligèrent rien 
pour faire de lui un homme de guerre accompli. 

a Or, la Provence était alors ravagée par des 
païens, qui, venus d'Espagne sur une flotte, 
s'étaient emparés d une île appelée le Fraxinet, 
et s'y étaient fortement retranchés. On ne pouvait 
pénétrer dans cette île que par une étroite langue 
de terre, qui la reliait au continent. Les Barbares 
avaient fermé ce passage par une tour. 

« Ils formèrent le projet d'attaquer Beuvon, 
pensant avoir, lui vaincu, bon marché des autres 
habitants du pays ; mais celui-ci, averti de leur 
entreprise, bâtit un château sur le sommet d'une 
montagne, nommée la Pierre-Impie, et s'y retira. 

a Un jour, Beuvon était allé, avec trois com- 
pagnons seulement, visiter les siens dans leur 
domaine. Le soleil était ardent *, le saint se 

(1) Acta SS, T. V. de mai. 



-. t77 ^ 

x>ucha sous un arbre et 3'endormit. Dans iM>n 
sommeil, il vit le bienheureux apôtre saint Pierre, 
({ui lui commandait de retourner sur ses pas, et 
de rentrer bien vite à son château. Beuvon se 
réveille et reprend, avec ses domestiques, le 
chemin de la Pierre^Impie. Du sommet d'une 
colline, il aperçoit les ennemis qui gravissaient 
déjà les sentiers de la forteresse. Il précipite sa 
course, passe hardiment au milieu des païens qui 
assiégeaient les portes, les accable de traits et 
les oblige à prendre la fuite. 

9 Cependant les Sarrasins, enrichis par le 
pillage de lu Provence, se livraient dans le Fraxi- 
net à toutes sortes d'excès. Leur roi enleva la 
femme du portier qui veillait ^ rentrée de Ttle ; 
celui-ci, ne pouvant obtenir justice, jura de se 
venger, et il envoya une lettre à Beuvon, lui 
promettant de lui ouvrir les portes et de lui livrer 
cette forteresse, que tous considéraient comme 
inexpugnable. Beuvon, tr^insporté de joie, réunit 
une armée considérable de fantassins et de cava- 
liers ; le portier, tenant sa parole, lui livre l'entrée 
du Fraxinet ; les Barbares sont massacrés, et le 
roi païen, pour sauver sa vie, consent à recevoir 
le baptême. 

a Notre saint avait fait le vœu d'aller, chaque 
année, en pèlerinage au tombeau des apôtres, s'il 

12 



— 178 — 

triomphait des Sarrasins. II tomba malade , dans 
un de ces pieux voyages, et mourut à Voghera (<), 
le samedi de la Pentecôte, XI des calendes de juin, 
c'est-k-dire le 22 mai 975 ou 986. » 

Les Bollandistes ont essayé de fixer la position 
des diverses localités mentionnées dans cette lé- 
gende. Après avoir, en marge du texte, traduit 
Nugherium par Noyers, qui est un village des 
Alpes, non loin de Sisteron, ils ont cherché, dans 
les notes qui suivent les Actes, à retrouver ce 
Castellum aux environs du Fraxinet ; et ne voyan 
dans le diocèse de Fréjus aucun lieu, dont le nom 
rappelle soit Nugherium^ soit Petra fmpia, ils en 
ont conclu que ces châteaux ont disparu. S'ils 
avaient réfléchi que les Sarrasins du Fraxinet oc- 
cupèrent la Provence un siècle durant, et que dans 
les montagnes des Maures ils furent pendant ce 
temps les maîtres absolus, ils auraient compris que 
Nugherium doit être placé loin de la redoutable 
forteresse, et ils s'en seraient tenus à leur première 
interprétation. 

M. de la Plane, le savant auteur de V Histoire de 
Sisteron, non seulement a admis que Nugherium 
est bien le village de Noyers, dans la yallée du 
Jabron, mais a retrouvé Petra Impia dans un 

(1) Ville des Etats Sardes, à 31 kil. N.-O. d'Alexandrie. 



— 179 - 

rocher abrupte, situé au nord de ce village, aux 
confias de la commune de Ribiers, rocher qui 
encore aujourd'hui s'appelle la Peyrimpie. M. de 
la Plane a été guidé par la tradition locale, qui ra- 
conte que saint Beuvon possédait un château à 
Noyers, et quil écrasa les Sarrasins retranchés 
dans une forêt épaisse, au pied de Peyrimpie. 
Cette contrée d'ailleurs est pleine dessouvenirs de 
notre saint ; et un hameau porte son nom, parce 
que, dit-on, il lui a appartenu. 

Nous pouvons donc admettre arec certitude que 
aaint Beuvon était originaire de Noyers, et qu'il 
lutta heureusement contre les Sarrasins établis 
dans les Alpes. 

Mais M. de la Plane est allé trop loin. Parce que 
la carte de Cassini marque dans la commune de 
Bibiers, c'est-à-dire au Nord-Est de Noyers, un 
hameau de Fraissinié, il a conclu que les Maures 
avaient là une forteresse, et que c'est de cette 
forteresse qu'ils avaient été chassés par Beuvon, 
grâce à la trahison du portier. C'est là une erreur 
manifeste. Les Actes disent que le Fraxinet était 
une presqu'île, que la mer entourait de trois côtés, 
et dont Iqs Sarrasins s'étaient emparés en venant 
d'Espagne avec leur flotte. Cette description ne 
peut convenir à' une forteresse sarrasine dans les 
Alpes, et nous sommes forcément ramenés dans 



— 180 — 

• 

la Basse- Provence et aux bords de la mer. En 
sorte que si la première partie du récit concerne 
la lutte que les habitants des montagnes soutin- 
rent contre les envahisseurs, la seconde raconte 
un des derniers épisodes de la guerre entreprise 
contre les Infidèles par le comte Guillaume. 

Quel est donc ce Fraxinet que Beuvon enleva 
aux Sarrasins ? Les Bollandistes ne font pas diifi- < 
culte d'admettre que c'est celui du golfe Grimaud. 
Cependant la description que les Actes du saint 
font de la localité ne peut s'appliquer aux monta- 
gnes des Maures. On ne trouve pas là cette ile, 
qu'une étroite langue de terre unit au continent, 
si étroite, qu'une tour suffit pour la fermer. Dô 
plus, Glaber nous dit que le comte Guillaume; 
en s'emparant du Fraxinet, massacra tous les en- 
nemis, et que pas un ne put aller en Kspagne por- 
ter la nouvelle du désastre. D'après la Vie de 
saint Beuvon, au contraire, le roi Sarrasin et un 
grand nombre des siens mirent bas les armes et 
reçurent le baptême. 

11 y a donc apparence que ce sont là deux faits 
d'armes différents d'une même guerre. 

Le Fraxinet enlevé par S. Beuvon nç serait-il 
pas celui du cap S. -Hospice, près yilléfranche, 
forteresse importante où les Infidètes avaient établi 
le siège de leur puissance en Italie ? Ici la coûfi- 



-- 181 — 

^ration de la côte correspond admirablement 
i la description que nous awnslue; et nous retrou- 
vons cette île qu'un isthme de peu de largeur unit 
Ua terre ferme. 

11 y a d'ailleurs quelques autres raisons à l'appui 
de cette hypothèse, et ces raisons nous les trou- 
vons dans la chronique de la Novalèse. abbaye 
Italienne, située aux confins de la Provence, qui 
nous a conservé le même récit que les Actes de 
S. Beuvon. Cette chronique ne désigne pas, il 
est vrai, te Fraxinet de Villefranche, mais c'est 
déjà une présomption que le souvenir de cet 
évéttement se soit conservé dans le pays limitro- 
pha, et là seulement. 

« Au temps, dit-elle, que les noirs, habitant le 

« Fraxinet, répandaient leurs ravages dans tous 

« les pays, un d'entre eux, nommé Aimon, obtint 

« pour sa part de butin, dans une de leurs expé- 

« diiions, une femme de grande beauté. Mais 

« cette femme, à laquelle il s'était fort attaché, 

« lui fut ravie par un chef plus puissant que lui. 

« Aimon furieux jura de se venger. Au lieu de 

< rentrer avec les autres dans le Fraxinet, il alla 

« trouvef le comte Rotbald sur les frontières de 

« Provence, et après lui avoir fait promettre le 

« secret, il lui offrit de lui livrer la place. Rotbald 

a accepte avec joie. II convoque ses troupes, de- 



— 182 — 

« mande le secours d'Ardouia, et sans trahir le 

« but de son entreprise il marche sur le Fraxinet. 

a Alors seulement, dévoilant son dessein : « Mes 

« frères, dit-il, combattez avec courage; vous 

« êtes sur les terres des Sarrasins. » La forte- 

« resse est emportée d'assaut. » 

Et la chronique ajoute : « Hœc ultio^ dolo Ai- 

« monis facta est, cujus genus no$tris ai hue tnanet 

a temporibus, Cameitaque Othone majore mortm^ 

a illico successit in régna secundus Otho. b 

Il y a identité évidente entre ce récit et celui 
des Actes de S. Beuvon ; cette double histoire 
nous raconte la prise d'un même château. La chro- 
nique ne mentionne pas notre Saint ; mais Beuvou, 
originaire de Noyers, devait servir dans l'armée 
deRotbald, comte de Forcalquier (1), et il fut sans 
doute mêlé aux négociations qui amenèrent la chute 
de la citadelle Sarrasine. 

Mais si, comme nous l'apprend la chronique de 
la Novalèse, c'est Uotbald qui prit le Fraxinet rfont 
il est ici question, ce Fraxinet ne peut être celui 
du golfe Grimaud, puisque ce dernier a été em- 
porté par son frère, le comte Guillaume. De plus 
cet Ardoin, dont Rotbald demande le concours, 
est sûrement Ardoin III, comte de Turin, qui ré- 

(l) Bouche, T. I. p. 839. 



— 183 - 

jna de 943 à 975. Il est bien naturel que ce prince 
ioil venu, par les cols des Alpes, attaquer les 
tfaures do Villcfrauche, si voisins de ses états, el 
[ui avaient si souvent porté la désolation en Italie. 

A ces raisons, qui, nous devons le reconnaître, 
le sont pas péremptoires, il faut joindre de vagues 
;raditions que Durante a recueillies dans son His- 
\oire de Nice, Il raconte que vers 970 un moine, 
ûcmmé, Bobon défendit Nice contre les Sarrasins, 
lit, pour arrêter les courses de ceux qui occupaient 
Villefranche, fit construire une forteresse entre 
la ville et leur Fraxinet. Cette forteresse tomba 
entre les mains des Infidèles, mais fut reprise, 
après la victoire du comte Guillaume, par Gibelin 
Grimaldi qui emporta aussi les Fraxinets de 
Castiilon et de la Turbie. 

Ce moine Bobon, que Durante dit être honoré 
comme saint, ne peut être que S. Beuvon, nommé 
îndifFéremme dans ses Actes Bobo ou Bovo. 

Ces légendes sont confuses et incohérentes ; 
es dates , que donne Durante , sont parfois, 
'ausses et contradictoires ; cependant elles attes- 
;ont le souvenir du fait d'armes de notre saint, 
)i corroborent notre opinion. 

Nous croirons donc que le Fraxinet enlevé par 
5. Beuvon est celui de Villefranche, et non celui 
lu golfe Grimaud. 



- 484 — 

11 est UQ autre personnage, auquel on a accordé 
une grande part dans ces événements; c'est 
Gibelin Grimaldi. 

D'après quelques auteurs, ce Gibelin était fils 
du comte Grimaud, seigneur d'Antibes (1) ; à la 
tête d'une armée, il gagna une bataille importante 
sur les Infidèles, au lieu de Tourtour ; et une des 
deux tours, qui ont fait le nom de ce village {% 
s'appelle la tour de Grimaud, pour avoir été 
construite après sa victoire. De là Gibelin aurait 
rejoint le comte de Provence, devant le Fraxinet. 
Pendant que les soldats gravissaient avec peine la 
montagne, luttant corps à corps contre. les Sarra- 
sins pour la conquête de chaque rocher, le jeune 
seigneur, saisissant la bannière du comte, et en- 
traînant quelques braves avec lui, escalada sous 
une grêle de traits une montagne escarpée qn^ 
dominait la forteresse, et par ce coup de mai 
hardi détermina la victoire. 

Que penser de ces traditions que Durante 
adoptées sur la foi d'un vieux manuscrit, et qu^ 

(1) Durante.— Bouche. 

(2) L'étymologie du nom de Tourto'ir serait tout aiitr^ 
d'après l'auteur de la Vie de S. Ysarn, abbé de S.-Victor^ 
Il raconte que ce lieu, avant le XI" siècle^ s'appelait « cas^^ 
trum S. Domnini. Il prit le nonj de Tortorium en sou- 
venir des tourments qu'endura, en expiation de ses crimes, 
le seigneur de l'endroit, nommô.Pandulfus. 



-- 185 — 

d'autres écrivains, avant lui, avaient déjk données 
comme véritables ? 

Elles ont pour base une charte de Guillaume I, 
par laquelle, en reconnaissance du concours qu'il 
a reçu de Gibelin Grimaldi dans la guerre contre 
les Sarrasins, il lui fait don du golfe de S.-Tropez 
et de toute la contrée environnante. 

On lit dans cette charte : 

a . . . C'est pourquoi Giballinus de Grimald\s, 

a homme de grand cœur et de généreuse magna- 

« nimité, ayant pris part à toutes nos attaques, 

« invasions, victoires et dangers, dans la guerre 

<« contre tes tsmaéliles, Maures et Sarrasins, et 

« leur ayant enlevé par sa propre valeur le golfe 

^ Gambracien, appelé communément Rivière de 

^ S.-Tropez, un exploit pareil mérite d'être ré- 

^ compensé par une munificence particulière du 

^ Souverain. Nous, comte Guillaume, fils de Boson 

^ et de Folcoare, siégeant dans la ville d'Arles. . . 

fx donnons au dit Giballin de Grimaldis le 

cï susdit golfe Gambracien, appelé communément 

xf Rivière de S.-Tropez, avec toute la côte et le 

« littoral environnant L'an de Tincarnation 

« DCCCCLXXX, Ind. X, au mois de septembre, 
« sous le règne de Conrad » (1). 

(1) Bouche, T. 2. 



— 186 — 

Cette charte serait en effet une preuve sans 
réplique de la participation dû Grimaldi à la 
prise du Fraxinet, si son authencité était in- 
contestable ; mais il s'en faut do beaucoup qu'elle 
soit acceptée par tous les érudits. Papon la croit 
fausse par plusieurs raisons, entre autres par les 
suivantes : ' • . 

1° Parce que Toriginal est inconnu ; 

2® Parce que l'Indiction X ne convient pas k 
Tannée 980, date de l'acte, mais seulement l'In- 
diction VIII ; 

3*» Parce que Gibelin y est dit de Grimaldi, tan- 
dis qu'à cette époque la. particule n'était pas en 
usage. 

M. de La Plane, s'emparant de cette dernière 
observation de Papon, est allé plus loin que lui ; 
et, dans une savante étude sur l'origine des noms 
de famille (ij, il a prouvé que, tombés en désué- 
tude depuis l'invasion des Barbares, ils étaient 
complètement inconnus au X® siècle, et ne repri- 
rent cours qu'après l'établissement du système 
féodal. Il n'hésite pas à déclarer que la charte 
de Gibelin de Grimaldi est l'œuvre d'un faussaire. 

La meilleure pieuve que cette charte a été fa- 
briquée postérieurement, pour soutenir les pré- 

(!) HisU de Sisteron, T. I. Notes p. 340. 



— 187 — 

tentions généalogiques de la famille Grimaldi, est 
dans la donation même à Gibelin du golfe et des 
terres qui forment la Rivière de S.-Tropez. Ces 
terres en eflTet devinrent le partage non de ce héros 
fabuleux, mais des vicomtes de Marseille. 

Le Cartulaire de S.-Victor contient une foule 
de titres du XP siècle, par lesquels ces seigneurs 
firent cession à Tabbaye de tout ce qu'ils possé- 
daient au Fraxinet, c'est-à-dire sur le golfe de 
S.-Tropez. 

En 1008, révéque Pons, fils du vicomte 
Guillaume, donne à S.-Victor : « In Fraxeneto, 
a in villam qvam vocant Ad Molom, et in apendi^ 
a dis, et in territorio ejus, omnem partent meam, » 
(Ch. 18). 

En 1014 , Guillaume I®^ joint à la donation pré- 
cédente de son frère sa part du même village. 
(Ch. 110). 

En 1055; Pons II, Guillaume III et Geoffroi, 
fils de Guillaume II, de concert avec leur oncle 
Foulque, cèdent à l'abbaye a EcclesiamS. Torpe- 
f tis martiris, quœ est sita in comitatu Forcju^ 
« liensi, in territorio quod vocatur fraxinetojuxta 
« mare. . . et ipsum mare ». (Ch. 596). 

L'année suivante, Foulque renouvelle cette do- 
nation : a Ecclesiam 5. Torpetis, . . et ipsum mare 
« similiter donamns^ cum omnibus quœ ibi habe- 



— 188 — 

a mus , sitmt ripa ejasdem Sancti Torpetis vadil^ 
« et homo in pelagus navigare poiest , ad propriuin, 
« alodem ». (Ch. 595). 

En 1058, Foulque et ses neveux donnent ce 
qu'ils possèdent au Fraxînet, dans le village de 
Grimaud. (Ch. 590). 

Nous omettons bien des Chartes, dont il résul te 
que, trente ans après la destruction du Fraxînet, 
les vicomtes de Marseille possédaient le pays qui 
s'étend de La Molle aux bords de TArgens, et h 
mer elle-même , c'est-à-dire toute cette Rivière 
de Saint-Tropez, que la Charte apocryphe du 
comte Guillaume cède au prétendu vainqueur des 
Sarrasins ; enfin, le château même de Grimaud, 
dont le nom semblerait une présomption en faveur 
de Gibelin , était également de leur domaine. 

Nous devons donc reléguer parmi les fables 
tout ce qui est dit de ce personnage , et la part 
de gloire, qu^on a voulu lui faire dans la, prise du 
Fraxinet, doit être dévolue aux vicomtes de Mar- 
seille, puisque ce sont eux qui, en récompense de 
leur concours, obtinrent toutes les terres que les 
Sarrasins avaient occupées pendant un siècle. 
On retrouve, dans les chartes que nous avons 
mentionnées, les noms que les Arabes avaient 
donnés à leurs possessions autour du Fraxinet : 
Gualdixar et Pampelune que relie un vieux mur, 



— 189 — 

les Garonnes, Tamariz et la roche de Miramar ; 
ce qui indique une fois de plus que la part adve- 
nue aux vicomtes était le Fraxinet lui-même, avec 
ses dépendances immédiates. 

Les vainqueurs avaient trouvé beaucoup de ter- 
res sans maîtres, les Sarrasins ayant, depuis plus 
de cent ans , massacré ou mis en fuite les anciens 
habitants. Ces terres appartenaient, de droit, au 
roi d'Arles, Conrad-le-Pacifique ; mais il les avait 
abandonnées au comte Guillaume, comme nous 
l'apprend une Charte de Saint-Victor où il est dit : 

n Domine Cornes^ ecce terra, soluta a vinculo 
« paganœ gentis, tradita est in manu iud dona- 
« tione régis ». (Ch. 77). 

Le Comte les distribua entre ses compagnons 
d'armes , en récompense de leurs services. La 
prise de possession n'eut pas toujours lieu d'une 
façon très-régulière de la part des donataires. Il y 
eut de nombreuses usurpations ; les campagnes 
étaient au premier occupant ; chacun prenait ce 
qui semblait à sa convenance ; et les nouveaux 
maîtres^ dépassant les limites qui leur avaient été 
assignées^ empiétaient les uns sur les autres. 

a Lors donc que les païens eurent été chassés 
« de leurs possessions, c'est-à-dire du Fraxinet, 
« et que la terre de Toulon commença à être don- 
« née à fief et à être cultivée , chacun, suivant sa 



— 190 — 

propre force , prenait le sol, dépassant les limi- 
a tes de son bien ; c'est pourquoi les plus puis- 
(( sants bataillaient les uns contre les autres, 
a enlevant la terre à leur gré , savoir le vicomte 
a Guillaume et Pons de Fos ». (Ch. 77). 

Le Comte avait fort à faire pour empêcher les 
usurpations; il était obligé à ^enir sur les lieux 
et à régler lui-même les différents. 

a . . . Aussitôt, montant à cheval, il s'y rendit. 
a Et étant arrivé dans le territoire de La Cadière, 
« il commença à rechercher les noms des monia- 
a gnes et des vallées , des eaux et des fontaines. 
« Et ayant été informé, il posa des termes, 
a etc ». (Ch. 77). 

Parfois même son autorité était entièrement 
méconnue. 

Dans les cantons où il n'avait pas personnel- 
lement porté les armes, Ih où les habitants s'étaient 
spontanément soulevés contre les Sarrasins et les 
avaient vaincus par leurs seules forces, lesi grands 
et les nobles , qui avaient pris la direction du 
mouvement, n'attendirent pas toujours que le don 
des terres vacantes leur fut octroyé, et s'arrogè- 
rent même le pouvoir souverain. C'est ce qui arriva 
notamment pour le territoire de Castellane, s'il 
faut en croire l'historien de cette ville. 11 rapporte 
qu'elle fut délivrée par un descendant des anciens 



— 191 — 

gouverneurs romains, qui serait Tautour de la 
famille de Castellane. Ce seigneur, après avoir 
chassé les Infidèles , fortifia le pays tout h Tentour 
otse rendit indépendant. 

Cette origine, attribuée aux barons de Castel- 
lane , ne repose, il est vrai , sur aucun titre ; mais 
il est un fait, c'est que pendant plusieurs siècles 
ils refusèrent de reconnaître pour suzerains les 
Comtes de Provence. Ils disaient ne tenir leurs 
droits que de leur épée, pour avoir enlevé eux- 
naêmes le pays aux Sarrasins , et affirmaient que 
les empereurs, rois d'Arles, leur en avaient donné 
directement Tinvestiture. En 1189, Ildefons P', 
comte de Provence, voulant forcer Boniface III 
à lui prêter hommage, dut lever une armée qui 
s'empara de Fréjus, dont Tévéque Bertrand de 
Castellane tenait le parti de son parent. Alors seu- 
lement, Boniiface ÏII , voyant le Comte prêt à 
marcher contre lui , fit soumission et se reconnut 
son vassal. (1J 

Le partage des terres entre les divers seigneurs 
(jui avaient coopéré à l'expulsion des Sarrasins eut 
un résultat immédiat : ce fut de développer en 
Provence le système féodal, que l'organisation 
puissante des municipalités avait arrêté jusqu'a- 

(1) Bouche, t. II. 



— 192 — 

lors. Les comtes avaient pu déjà inféoder quel- 
ques communes h leurs parents et aux grands d^ 
leur cour ; mais ils avaient fait plutôt des gou- 
verneurs particuliers que des seigneurs relevapt 
de leur couronne. Guillaume I*^ , maître par droit 
de conquête des terres vacantes et des villages 
désertés par leurs habitants, en investit les offi- 
ciers qui avaient servi sous lui, en se réservant la 
suzeraineté. 

La vassalité fut donc iotroduite alors en Pro- 
vence, et à tous ses degrés. Aux serfs déjà exis- 
tants , le comte. adjoignit tous les Sarrasins qui 
n'avaient pas été passés au fil de Tépée. Beaucoup 
d'entre eux, depuis longtemps dans le pays, 
avaient renoncé aux habitudes guerrières de leur 
race , s'étaient mariés , et cultivaient les terres 
dont ils s'étaient emparés. Us furent réduits en 
esclavage, et leur descendance se perpétua dans 
cette condition, comme on peut voir par le testa- 
ment de Romée de Villeneuve, qui, en 1250, 
ordonna la vente des Sarrasins qui lui apparte- 
naient. 

« Item volo qvod omnes Sarraceni et SarracenŒ 
« de Villanova vendantur ». (1) 

Mais tout en fondant en Provence un ordre 

(1) Houche, t. II, p. 257. 



— 193 — 

de choses nouveau, le Comte avait à ménager 
les droits des habitants qui s'étaient maintenus, 
pendant Toccupation arabe, en possession de leurs 
biens, et aussi à mettre un terme aux usurpations, 
résultat inévitable de la confusion de toutes choses 
pendant un long siècle. 

Les monastères et les diocèses possédaient, 
avant l'invasion, de nombreux domaines. Us en 
revendiquaient maintenant la propriété. Mais tous 
les titres ayant disparu dans le désastre commun, 
les moines et les évéques n'avaient d'autres 
moyens de preuve que le serment, etle témoignage 
des vieillards, qui avaient connaissance de l'ancien 
éial des Ueux. En certains endroits même, la 
dépossession était déjà si ancienne, que personne 
ne savait plus distinguer les biens de l'Eglise de 
ceux des particuliers. C'est ce qui arriva notam- 
ment pour le territoire de Fréjus. 

L'évêque Riculfe se présenta devant Guil- 
laume P' , alors a Manosque, et lui demanda de 
reconstituer son diocèse désolé. Le jugement du 
Comte est consigné dans le registre intitulé 
« Authenîicum rubeum » ; il a été donné par 
Antelmy, par Bouche, et plusieurs autres histo- 
riens. 

« En la ville de Manosque, Riculfe, évéque 
« de Fréjus, s'étant présenté au comte Guillaume 

13 



— 194 — 

a de Provence ... le pria de ne pas laisser dans 

« rhumiliation TEglise de Sainte-Marie et Saint- 

« Léon. Car la ville, dans laquelle est construite 

a cette église, a été , par la férocité des Sarra- 

« sins , détruite et réduite en solitude ; ses babi- 

a tants ont été' massacrés, ou, saisis de frayeur, 

« se sont enfuis. Il ne reste personne qui 

« connaisse les biens et possessions qui appar- . 

« tiennent k ladit3 église ; les titres écrits » les 

a diplômes royaux font défaut. Les privilèges et 

« autres preuves ont péri de vétusté ou par le feu. 

a II ne subsiste que le titre d'Evéché. Le Sei- 

« gneur, illustre Comte, t'a donné la force de 

« 

« chasser les Sarrasins de leurs anciennes pos- 
« sessions ; remercie-le en rendant à Sainte 
a Marie et à Saint Léon leurs biens , qu'ils ont 
« perdus injustement ». 

Cette affaire était des plus délicates que le 
Comte put rencontrer. L'Eglise de Fréjus avait 
des droits évidents ; mais les propriétés qu'elle 
avait perdues, n'étant désignées ni par titres, ni 
par témoignage, ne pouvaient être recherchées 
entre les mains des détenteurs actuels. Guillaume 
ne voulut pas précipiter sa décision, et remit 
l'affaire à plus tard, pour avoir le temps de l'étu- 
dier. Le délai passé, Riculfe vint k Arles et 
exposa de nouveau sa requête. Le Comte prit 



— 195 — 

ravis de son conseil, et céda à TEvôque la moitié 
de la ville de Fréjus et des terres environnantes. 

« Illi. . . taie ei consilium dederunt^ ut prœter 
c hœreditaiem quam Ecclesia prœdicta ibidem 
< antiquitùs habuit^ seu propler hoc quod ipse 
€ episcopus post expulsionem paganorum primus 
« vesUre eœpit ipsam civitatem, unam medietatem 
« de omnibus quœ in circuitu ejusdem civitatis 
« adjacent^ redderet vel donaret ». 

Cette charte est datée du règne de Conrad , 
(ndictioû III, c'est-à-dire de 975 ou 990 , seules 
années auxquelles convienne cette indiction, de 
l'expulsion des Sarrasins k la mort de Conrad. 

En 992, à la prière des Religieuses de Saint- 
Césaire, d'Arles ^ le Comte leur rendit Téglise de 
Notre-Dame-de-la-Barque, qu'elles avaient per- 
due, sans doute depuis le IX* siècle, pendaat 
lequel les Sarrasins avaient occupé la Ca- 
margue (1). 

Beaucoup d'autres monastère3 firent entendre 
des plaintes semblables. 

Celui de Saint- Victor, restauré par l'Evêque de 
Marseille, avait reçu de lui, outre une portion de 
ses anciens domaines confgndus avec la mense 
épîscopalC; le droit de rechercher en justice tous 

(I) Bouch9, t. II, p. 46. 



les biens ayant appartenu aux Cassianites. Les 
nouveaux moines exercèrent effectivement de 
nombreuses revendications. 

Quelques années après l'expulsion des Sarra- 
sins, comme le Comte tenait à Manosque un plaid 
général, l'abbé Alard, assisté de Pons, évêque de 
Marseille, réclama h l'évoque de Sisteron, Rodol- 
phe l", la terre de Camaneas , et obtint gain de 
cause. [Cb. 654). Un peu plus tard, et après la 
mort de Guillaume I*', nous voyons Josfredus et 
sa femme Scocia, donner à Saint- Victor l'Eglise 
de Sainte-Marie et Saint-Jean, autrement Sainte- 
Croix, près d'Esparron, « qui Jam longo vero 
a lempore destruclus fuit a paganis ». (Ch. 269). 
C'est là évidemment encore unô restitution. 

En 1013, Guillaume II rétablit les moinesb 
Manosque, et leur donna l'église de Saiut-MarlÏB, 
près de la Durance. (Ch. 646). 

En 1033 , l'éghse de Saint-Zacharie a dudim 
(1 nesoio aut vetustate consumptam aut a Mavrii 
n dirutam t, fut restaurée par le prêtre Bernard, 
et dotée par Raïambaud, archevê(jue d'Arles. 
{Ch. 101). 

Enfin , en 1 045 , les religieux rentrèrent ea 
possession des églises de Sainte-Marie, Sainl- 
Pierre ou Saint-Jean, au diocèse d'Embrun, qui 



— 197 — 

avaient été usurpées pendant la destruction de 
l'abbaye. (Ch. 691). 

On voit, par ces exemples , comment furent 
revendiquées les terres ayant appartenu à Saint- 
Victor; et cette recherche, commencée du vivant 
de Guillaume l", se poursuivit longtemps encore 
après lui. 

Le Comte rendit justice à tous. 

Mais là ne se borna pas son action bienfai- 
sante ; il avait bien d'autres désastres à réparer. 
Des villes entières avaient été rasées par les 
Infidèles, et depuis longues années ne présentaient 
plus que des amas de décombres. Il rappela les 
habitants fugitifs, et favorisa la reconstruction de 
ces malheureuses cités. 

Manosque était une de celles qui avaient le plus 
souffert. La dévastation avait été si grânde, que 
lorsque les anciens maîtres vinrent reprendre 
possession des ruines , ils ne purent les relever , 
mais ils formèrent seulement six hameaux, voisins 
les uns des autres , qui s'appelèrent : le Château, 
le Bourg, Saint- Pierre, Toutes-Aures, Montagut 
et Saint-Maxime. Ces diverses agglomérations, 
d'après le P. Columbi, portaient la dénomina- 
tion commune de Manosque ; elles avaient les 
mêmes lois, les mêmes mœurs. 

« lia sex locùf ut situ ab invicem longe dis-- 



« juncto fuennt , numqtuim tamen institutit et 
« moribus sejuncta fuerunt Manuascam 

• appellabant lotam vallem n. (\) 

Mais, dans la suite du temps , le Bourg prit un 
développement considérable , et absorba peu k 
peu les autres hameaux, qui, dans le courant du 
XIV" siècle, furent abandonnés par leurs habi- 
tants. L'église de Notre-Dame , toujours d'après 
Columbi, paraît avoir été reconstruite peu après 
l'expulsion des Sarrasins ; celle de Saint-Sauveur, 
sur la fin du Xl° siècLe seulement. 

Le comte Guillaume, dans son œuvre de restau- 
ration, trouva de généreux auxiliaires dans la per^ 
sonne des évêques. 

Nous avons vu comment, avec son aide, RIouifc 
entreprit la reconstruction de Fréjus. 

Ce fut aussi l'archevêque d'Ais qui releva cette 
ville, rasée et incendiée par les InBdèles. Ses ruî-* 
nés, comme celles de Manosque, avaient été aban- 
données par les habitants. Une charte de l'arche- 
vêque Pierre GauflFridy, de la fin du XI" siècle, dît : 

Nous voulons que tous les fidèles sachent que 
u le siège de l'Eglise d'Aix, consacré en l'honneur 
a de Sainte-Marie, avec l'oratoire du Saint Sau- 
« veor, Notre Dieu, et le baptistère de Sainl-Jeta, 



(1) Manvasca, !. !, p. 432. 



— 199 - 

a détruits par les Gentils en même temps que cette 
« ville d'Âix, restèrent de longues années dans la 
a solitude ». (1) 

Aix ne fut de nouveau habité qu'assez longten^ps 
après Texpulsion des Sarrasins, et ce fut le clergé 
qui y revint le premier. Nous lisons, en effet, dans 
la même charte de Pierre Gauffridy : 

« Par la grâce de Dieu, quelques reh'gieux com- 
« mencèrent à habiter ce lieu, par amour et res- 
a pect-envers ce vénérable oratoire de Notre Sau- 
« veur. Parmi lesquels se fit remarquer le prévôt 
« Benoît.. •> qui, plus que tous et de tout son 
t pouvoir, avec Taide de Dieu, et avec les clercs 
« qui servaient comme lui le Seigneur en cet 
a 'endroit, l'augmenta et l'embellit d'édifices et 
« d'ornements ». 

Benoît était prévôt de Rostaîng, qui commença 
k siéger vers l'an \ 062 ; il entreprit la restauration 
de l'Oratoire de Saint-Sauveur, avec le concours 
de son évéque , qui implora, dans ce but, les 
aumônes de la chrétienté. Le chapitre d'Aix fut, 
dès cette époque, transporté à Saint-Sauveur ; le 
Siège épiscopal ne tarda pas longtemps à être 
transféré dans cette même église , et l'ancienne 
cathédrale abandonnée ne garda, de sa grandeur 

(1) Arch. des Bouches-du-Bhôno , S. Sauveur , sac I. — 
Faillon, t. II, p. 697. 



— 200 — 

passée, que le titre de Notre-Dame de la Seds, 
qu'elle porte encore aujourd'hui : a 5. Mariœ 
a antiquœ Sedis, » 

Telle fut l'œuvre du comte Guillaume. Il n'eut 
pas le temps de l'achever, la mort l'ayant surpris 
vers Tannée 992 ; ses successeurs finirent ce qu'il 
n'avait pu que commencer. 

Vaillant capitaine et bon justicier , il reconquit 
par les armes son Comté, que les Sarrasins occu- 
paient presque tout entier ; il rétablit l'ordre en 
toutes choses, restitua à chacun ce qui lui appar- 
tenait, rétablit les monastères, et procura la res- 
tauration des villes que l'ennemi avait saccagées 
et rasées. Ses sujets lui décernèrent, dit-on, le 
titre de Père de la Patrie ; c'est avec justice que 
l'histoire le lui a conservé. 

Guillaume II succéda à son père en 992 ; Tan- 
née suivante mourut Conrad-le-Pacifique, et son 
fils, Rodolphe III le-Fainéant, monta sur le trône 
de Bourgogne. 

•^ Quelques auteurs, et d'Elbène entre autres (1), 
ont dit que Conrad-le-Pacifique avait laissé un 
antre fils, nommé Boson, qu'ils font roi d'Arles. 
Sous le règne de ce prince, les Sarrasins, qui 

(l) De regno Burgundiœ. 



— 201 — 

tenaient la Corse et la Sardaigne, faisaient de fré- 
quentes invasions sur les côtes d'Italie , pillant et 
saccageant tout, suivant leur coutume. Le pape 
Silvestre II, qui siégea de 999 à 1003, entreprit de 
les chasser de ces îles, et réunit une flotte consi- 
dérable, avec le concours des Génois, des Pisans 
et des Provençaux. Les Infidèles n'attendirent pas 
que cette flotte parût devant la Sardaîgne, et vin- 
rent lui offrir la bataille dans la Rivière de Gênes. 
Le combat fut acharné ; mais enfin les Chrétiens 
remportèrent. Ils s'emparèrent de vingt vaisseaux 
ennemis et forcèrent les autres à prendre la fuite. 
Boson, qui avait été blessé par une flèche, laissa 
ses navires poursuivre les Maures jusqu'en Sar- 
daîgne, de concert avec ceux de Gênes et de Pise, 
et retourna à Marseille. Sa blessure était légère ; 
mais les débauches, aux quelles il se livra, enve- 
nimèrent tellement le mal, qu'il mourut dans cette 
ville au bout de peu de temps. (1 ). 

L'existence de ce Boson et sa victoire sur les 
Sarrasins, ne sont attestées par aucun monument. 
Rufïi croit que ce récit a été fabriqué avec la tra- 
dition qui fait assister Boson, le neveu du roi 
Hugues, à la première prise du Fraxinet, en 942 ; 
et la bataille navale, dont il est ici parlé, ne serait 

(l) Rufli, p. 52. 



— 202 — 

autre que celle dans laquelle la flotte grecque in- 
cendia les navires arabes avec le feu Grégeois. 

• 

Les Maures, chassés de Provence, avaient tou- 
jours les yeux sur la France méridionale, et ils ne 
renoncèrent pas facilement à Tespoir de s'y établir 
de nouveau. 

En 1 01 8, ils débarquèrent près de Narbonne^ 
et commencèrent le siège de cette ville; mais 
une sortie des habitants suffit pour les repous- 
ser. {{). 

Quelques années après, une flotte de pirates 
envahit l'île de Lérins, comme nous l'apprend la 
Vie de Saint Isarn, abbé de Saint- Victor. 

« Pagani Liiinense monasterium pervadentes, 
« dispersis aliis, multos ex fratribus captivas ad 
a Hispanias traduxere ». (2) 

Ceux qui échappèrent à ce nouveau désastre de 
la célèbre abbaye , réunirent tout l'argent qu'ils 
purent trouver, et envoyèrent quelques-uns d'en- 
tre eux en Espagne, pour racheter leurs frères. 
Mais parce que ce long voyage les effrayait, ils 
demandèrent conseil aux moines de Saint-Victor, 
qui avaient des possessions sur la frontière des 
pays maures. Saint Isarn, mû de compassion, vou- 

(1) Hist du Languedoc , de D. Vaissette. 

(2) Acta SS. T. 6 de Sept. 



— 203 — 

iut acconàpagner lui-même les religieux de Lérins, 
et fut asâez heureux pour ramener sains et saufs 
les pauvres captifs. Mais sa santé, déjà bien alté- 
rée, ne put résister aux fatigues de la route, et il 
succomba p6u de temps après son retour à Mar- 
seille, en 1018. 

La date de cette seconde dévastation de Lérins 
est fixée par un vieux catalogue des abbés de ce 
monastère, que Barrai dit avoir vu, et dont il a 
donné le passage suivant : 

« L'an du Seigneur 1 046, f\it ordonné Abbé de 
« Lérins Dom Aldebert, le premier du nom, sous 
« l'administration duquel on lit que le monastère 
« de Lérins fut détruit, la première année de son 
<K ordination ». (1) 

Ici finissent les Invasions des Sarrasins en Pro- 
vence ; elles avaient duré trois longs siècles de 
meurtres, de pillages et d'incendie. 

En jetant un coup d'oeil rétrospectif sur l'en- 
seiûfale de ces expéditions, on y reconnaîtra trois 
périodes distinctes. Sous le règne de Charles-Mar« 
tel, les Maures, appelés par le traître Mauronte , 
passèrent le Rhône avec une armée considérable, 
et tentèrent de joindre la Provence à l'empire 

(I) Chr, des SS. de Lérins, V partie, p. 152. 



— 204 - 

Arabe, comme ils avaient fait de la Septimanie. 11 
fallut que le grand capitaine, qui avait écrasé 
Abdérame dans les plaines de Tours, vint, par 
deux fois, des frontières de la Saxe, et leur arra- 
chât leur nouvelle conquête. C'est Tépoque des 
grandes armées et des grandes batailles. 

Sous les premiers Carlovingiens, les Maures, 
n'espérant plus détacher la Provence du royaume 
de Pépin et de Charlemagne, entreprennent de la 
ruiner par des courses rapides. Ils débarquent à 
Timproviste dans la Camargue, à Marseille, 
à Nice , pillent les villes et les campagnes , et 
disparaissent avec leurs vaisseaux chargés de 
butin. 

Enfin, à Torigine du royaume de Provence, dès 
les premières années de Louis-F Aveugle , peut- 
être même du vivant de Boson, les Sarrasins 
s'emparent des montagnes des Maures, s'y forti- 
fient, appellent des renforts d'Espagne, et, pro- 
fitant des divisions et des discordes civiles qui dé- 
chiraient le pays, s'y établissent pour un siècle. 
Cette dernière période est celle des plus grands 
malheurs de la Provence. De la mer aux monta- 
gnes de la Suisse, elle fui ravagée et devint un vé- 
ritable désert, que les bandes incendiaires par- 
couraient librement. 

Elle dut sa délivrance au courage des premiers 



- 205 — 

seigneurs , que la féodalité naissante investit des 
terres arrachées par elle à la domination arabe, et 
se releva de ses ruines par la sagesse de ses com- 
tes : Guillaume P' et ses successeurs. 



PIÈGES JUSTIFICATIVES 



CHRONIQUE DE MOISSÂG 



(Cettfi chronique, trouTée dans l'Abbaye de Voissac, va de la Créa- 
tion à Tannée 818}. 



Soma, rex Sarraoenorum , nono anno postquam Spa- 
niam ingressi sunt, Narbonam obaidet , obsessam capit , 
virosque civitatis iliius gladio perimi jussit : mulieres 
vero et parvulos caplivos in Spaniam ducunl. Et in ipso 
anno , mense tertio, ad obsidendam Tolosam pergunt. 
Quam dîim obsiderent , exiit obviam eis Eudo Prinoeps 
AquitaniaB cum exercitu Aquitanorum vel Franoorum, et 
commisit cum eis praBlium. Et dum praeiiare cœpiasent , 
terga versus est exercitus Sarraoenorum, maximaque 
pars ibi cecidit gladio. Anibisa, rex Sarracenorum, cum 
ingenti exercitu, post quintum annum, Gallias aggreditur, 
Garcassonam expugnat et capit, et usque Nemauso pace 
conquisivit, et obsides eorum Barcbinona transmisit. 



Anno DCGXXXIV. — Karolus ingressus est in Frisia 



— 208 — 

cum exercitu magno , delevit eam usque ad internecio- 
nem, ac suo subjugavit imperio. His temporibus Jus- 
sepbibin Abderatnan Narbona praeficitur. Âli'o ânno Roda- 
num fluvium transiit. Arelate- cîvitate pace îngreditur , 
thesaurosque civitatis invadit, et per quatuor annos totam 
Arelatensetn provinciam depopulat atque deprsedat. 



Anno DGGLIX. — Franci Narbonam obsident , datoque 
sacramento Gotis qui ibi erant , ut si civitatem partibus 
traderent Pipini régis Francorum, permitterent eos legem 
suam babere. Quo facto, Goti Sarracenos, qui in praesidio 
illius erant, occidunt; ipsamque civitatem partibus Fran- 
corum tradunt. 



His temporibus (DGGXGIII), regnabat in Spania Exam, 
fiiius Abdirraman Ibinmavia 

lile audiens quod rex Karoius partibus Avarorum per- 
rexisset,.. misit Abdelmelec unum ex Princîpibus cum 
exercitu magno Sarracenorum ad vastandum Gallias, qui 
venientes Narbonam, suburbium ejus igné succenderunt 
multosque christianos ; ac praeda magna capta, ad urbem 
Carcassonam pergere volentes, obviam eis exivit Wilhel- 
mus, et alii comités Francorum cum eo. Commiseruntque 
praelium super fluvium Oliveio , ingravatumque est prsB- 
lium nimis, ceciditque maxima pars in ipso die .ex populo 
christiano. Wilhelmus autem pugnavit for ti ter in die illa. 
Videns autem quod sufferre eos non posset, quia socii 
ejus dimiserunt eum fugientes, divertit ab eis. Sarraceni 
vero, coilectis spoliis, reversi sunt in Spaniam. 



— 209 - 

II 

mSTOIRE ECaÉSIASTIQUE DES ANGLO-SAXONS 

Par le vén. Bèdb 



( BèJe est mort en 735 J. 

(Liber V, cap. 23; 

Anno Dominicas Incamationis Sepiingentesimo vicesi- 
mo nono, apparuerunt cometas du» circa solem, mullum 
intuenlibus terrorem inculienles. Una quippe soleni 
prœcedebat mane orientem , altéra vospere sequebatar 
occidenlem, quasi orient! simul et occidenti dirae cladis 
praesagaB : vel certe una diei , altéra noctis prascurrebat 
exortum, ut utroque tempore mala mortalibus imminere 
signarent. Portabant autem facem ignis contra aquilo- 
nem, quasi ad accendendum adclinem : apparebantque 
mense Januario , et duabus ferme septimanis permane- 
bant. Quo tempore gravissima Sarracenorum lues Gallias 
misera clade vastabat, et ipsi non multo post in eadem 
provincia dignas susb perfidisB pœnas luebant. 

m 

HISTOIRE DES ARABES 

Par RODRIGUE DE Tolède 



(Rodrigue de Tolède Tirait au XIII* siècle). 

( Cap. 13 ; 

Anno imperii Arabum GXII , Abderaman victo* 

14 



— 210 — 

rias gloriam prosequi non désistons , ciim videret terram 
suam multitudine esse repletam, fretosa dissulcans et mon- 
tana proculcans, Khodanum eliam dissulcavit: verùm cixm 
Arelatum in multitudine exeroitûs obsedisset, inferioris 
fortunae Gailici sunt inventi, nam fugati periculo se vo- 
ventes sequaci Victoria sunt prsevenli , et quorum cada- 
vera vprax Rhodanus occultavit, et terra suscipiens revei- 
lavit , et eorum tumuli adhuc hodie in Âreiatensi cœme* 
terio ostenduntur. 



IV 



CHRONIQUE D'ADON 



(Àdon est mort archevêque de Vienne en 875. Sa chronique s'arrête 

à l'année 869). 



Sarraceni.multiscopiis navibusque plurimis, longe late- 
que plurimas urbes tam Septimani» quam Viennensis 
provincidB vastant. Contra quos Garolus expeditionem 
ducens, graviterque eos fundens, in Hispanias repulit. 
Facta concertatio mense octobri 

Sarraceni pêne totam Âquitaniam vastantes^ et late alias 
provincias igné ferroque superantes, Burgundiam dirissi- 
mainfestationedepraedantur. Pêne omnia flammis exuren- 
tes, Monasteria quoque ac loca sacra fœdantes, innume- 
rum populum abigunt, atque in Hispanias transponunt. 



— 211 — 



TROISIÈME CONTINUATEUR DE FRÉDÉGAIRE 



(La chronique attribuée à Frédégaire a eu quatre continuateurs. 
Le troisième, qui va jusqu'en 752, écrivit par ordre de Gliildebrand, 
oncta de Pépin). 

Itaque sagacissimus vir Garolus Dux, commoto 
exercitu., ad partes Burgundiae dirigit , Lugdunum 
Gallias Urbem, majores-natu atque prsefectos ejusdem 
Provinciae, su» ditioni reipublicao subjugavit, usque Mas- 
siliensem Urbem, vel Arelatum suis judicibus constituit, 
cum magnis tbesauris etmuneribus in Francorum regnum 
remeavit, in sedem principalûs sui. 

Denuo rebellante gente validissima Ismahelitarum, 
quos modo Sarracenos vocabulo corruplo nuncupant, 
irrumpentesquo Rbodanum fluvium, insidiantibus infi- 
delibus hominibus sub dolo et fraude Mauronto quo- 
dam cum sociis suis , Avenîonem urbem munitissimam ac 
montuosam , ipsi Sarraceni , coUecto bostili agmîne, in- 
grediuntur : illisque rebellantibus ea regione vastata. 

At contra vir egreglus Garolus Dux germanum suum , 
virum industrium , Ghildebrandum Ducem, cum reliquis 
ducibùs et comitibus , illis partibus cum apparatu bostili 
dirigit; quique praepropere ad eamdem urbem pervenien- 
tes tentoria instruunt. Undique ipsum opidum et subur- 
bana prasoccupant , munitissimam civitatem obsident , 
aciem instruunt, donec insecutus vir belligerator Garolus 
praedictam Urbem aggreditur , muros circumdat, castra 
ponit, obsidionem coacervat, in modum Hierico cum stre- 



— 212 — 

pitu hostium et sonitu tubarum, cum machinis et restium 
funibus, super muros et œdium mœnia inruunt , urbem 
tnunitissimam ingredientes succendunt, hostes inhoicos 
suos capiunt, interficientes trucidant atque prosternunt , 
et in suam ditionem efficaciter restituunt. Victor igitur 
atque bellator insignis inlrepidus Garolus Rhodanum Au- 
vium cum exercitu suo transiit, Gotborum fines penetra- 
vit, usque Narbonensem Galliam peraccesbit , ipsam ur- 
bem celeberrimam , atque metropolim eorum obsedit : 
super Adice fluvio munitionem in gyrum in modum arie- 
tum instruxit , Regem Sarracenorum , nomine Âthima , 
cum satellilibus suis ibidem reclusit, castraque metatus 
est undique. Haec audientes majores-natu et principes 
Sarracenorum, qui commorabantur eo tempore in regione 
Hispaniarum, coadunato exercitu hostium cum alio rege, 
Amor nomine, machinis adversus Garolum viriliter armari 
consurgunt, prasparantur ad pra)lium ; contra quos prse- 
fatus Dux Garolus triumphator occurrit, super fluvio Birra 
et valle Gorbaria Palatio ; illisque mutuo confligentibus , 
Sarraceni devicti atque prostrati, cémentes regem eorum 
interfectum in fugam lapsi terga verterunt; qui evaserant, 
cupientes navali evectione evadere , in stagne maris na- 
tantes , namque sibimet mutuo conatu insiiiunt. Mox 
Franci cum navibus el jaculis armatoriis super eos insi- 
iiunt, suffocantesque in aquis interimunt. Sicque Franci 
triumpbantes de bostibus praedam magnam et spolia ca« 
piunt, capta multiludine captivorum, cum Duce victore re- 
gionem Gotbicam depopulantur : urbes famosissimaSi 
Nemausum, Agatem, ac Biterris funditus muros et mœ- 
nia Garolus destruens, igné supposito concromavit, sub- 

urbana et castra iilius regionis vastavit, 

et remeavit in regionem suam, in terram Francorum, ad 
solium principalûs sui. 

Denuo curriculo anni iilius, mense secundo, prasdio* 
tum germanum suum cum pluribus ducibus et comitibus 



— 213 — 

commoto exercitu ad partes Provincias dirigit , Ave- 
nionem uvbem venientes , Carolus praeproperans pe- 
raccessit, cunctamque regionetn usque iilus maris magni 
suae dominationi restituit , fugato duce Mauronto impe- 
netralibus tutissimis rupibus maritimis munitionibus , 
praefatus princeps Carolus cuncta sibimet adquisila régna 
Victor regressus est, nullo contra eum rebellante ; rever- 
susque in regionem Francorum , aegrotare cœpit in villa 
Verimbrea super Isara iluvio. 



VI 

HISTOIRE DES LOMBARDS 

Par Paul Ducre 



(Paul Diacre moamt moiie du Mont-Casain Ters799). 

(Liber VJ, cap. H) 

Fer idem tempus, Sarracenorum exercitus, rursum 
in Galliam introiens, multam devastationem facit. Con- 
tra quos Carolus non longe a Narbona beilum com- 
mittens, eos sicut et prius, maxima caede prostravit. 
Iterato Sarraceni Gallorum fines ingressi, usque ad Pro- 
vinciam venerunt, et capla Arelate omnia circumquaque 
demoliti sunt. Tune Carolus legatos cum muneribus ad 
Liutprandum regem mittens, ab eo contra Sarracenos 
auxiiium poposcit. Qui nihil moratus, cum omni Lango- 
bardorum exercitu in ejus adjutorium properavit. Quo 
comperto gens Sarracenorum mox ab illisregionibus au- 
fugit. Liutprandus vero cum omni suo exercitu ad Ita- 
liam rediit 



— 214 — 

vn 

ANNALES DE FDLDE 

. ( 

(Ces annales, commencées dans le Monastère de FoldCi Tont jusqu'à 

la mort de l'Empereur Àrnoul). 

DGCXXX (737). 

Sarraceni, collecto exercitu, Âvennionem urbem oa- 
piunt, et circumquaque regiones dévastant. 

DCCXXXI (737). 

Carlus, assumptis armis, urbem Âvennionem obsidione 
vallat, instructisque machinis capiens, magnam Sarra- 
cenorum stragem eificit. 

DCCXXXII (737). 

Carlus Gothorum fines penetrans, Narbonem obsidet, 
Rege Sarracenorum, Athima, intus incluso. 

DCCXXXIII (737). 

Sarraceni de Hispania audientes urbem obsessam , 
armati superveniunt. Contra quos Carlus dimicans regem 
eu m populo usque ad internecionem delevit. 

DCGXXXIV (739). 

Sarraceni a Carlo in bello superati. Qui gladium effugere 
poterant, ascensis navibus, demersi sunt in mari. 

DCCXXXV (739). 

Franci, Carlo Duce, Sarracenos proterunt, praedam 
magnam ducentes et captivorum multitudinem. 



— 215 — 

DCCXXXVI (739). 

Regionem Gotbicam Garlus cum Francis ingrediens, 
urbes famosissimas, Nemausum, Agaten, et reliqua castella 
capit, destructis mûris et mœniis earum usque ad funda- 
menla. 

DCCXXXVII (738). 
Carias Saxones tributarios fecit. 

DCCXXXVIII (739). 

Garlus regionem Provinoîam ingressus , Maurontum 
ducem, qui dudum Sarracenos per dolum invitaverat, 
fugere compulit. 

DGGXXXIX 

Garlus Provinciam totam et cuncta ejus maritima ioca 
susB ditioni subegit. 

DGGXL 

Fax. . . Gotbis superatis, Saxonibus etFresonibus sub- 
actis, expulsis Sarracenis, Provincialibus receptis. 

DGCXGIII 

. . . Praelium factura est inter Sarracenos et Francos in 
Gotbia, in quo Sarraceni superiores extiterunt. 

DCGXGVIII 

. . . Mauri piratieam exercere incipiunt. 

DGGGVII 

. . . Eodem anno Rex Burgbardum Gomitem Stabuli sui 
cum classe misit in Gorsicam, ut eam a Mauris, qui supe- 
rioribus annis illuc praedatum venire consueverant, defen- 



— 216 — 

deret. Â quo, ciim venirent et corn eo decertarenti victi 
ac fugati sunt, amissis Xtl navibus et plorimis suorum 
interfectis. 

vni 

VIE DE CHARLES 

Par le Moins d'ângoulémk 



(CetU Vit de Cbarlémtgne ett nie copie texttielle ûu iniMiei de 

LoUel. arec qaelques addititnt). 

(Ad annum 813) 

. . . Mauris praBterea de Corsica ad Hispaniam cum 
praeda multa redeuntibus, Ermengarios cornes Empori- 
tanus in Majorica insidias posuit, et octo naves eoram 
cepit, in quibus quingentos et eo amplius captivos chris- 
tianos invenit. Hoc Mauri vindioare volentes, Gentumcellas, 
Tusciae civitatem, et Provinciam Narbonensem vastant. 
Inde Sardiniam aggressi. . . victi sunt. 



IX 

VIE DE CHARLEMA6NE 

Par Eginhart 



... Et quia Nordmanni gallicum littus et germanici 
assidua înfestatione vastabant, per omnes portus et of 
fluminum, quà naves recipi posse videbantur, stationi 
et excubiis dispositis, ne quà hostis exire potuisset, 



— 217 — 

Dounilione prohibuit. FecU idem a parto meridiana in 

liliore ProvincisB Narbonensis ac SeptimanisB, toto etiam 

'talisB littore usque Romam, contra Mauros nuper pirati- 

cam exercere aggressos. Ac per tioc nuUo gravi damno 

vel a Mauris Itaiia, vel Gallia et Germania a Nordmannis, 

diebus suis affecta est ; praeter quod Centumcellae, civitas 

Ktrurise, pef proditionem a Mauris capta atque vastata 

©st. 



TRADITION 



LATIVE ▲ LA VICTOIRE DE GUILLAUME AU COURT-NEZ A 

SAUMANES 



'xtrait des papiers de M. Bonnet, maire de Saumanes 

sous la Restauration. 

Sur la fin du huitième siècle, suivant le récit que nous en 
^^nt laissé les historiens, entre autres Pétrarque, qui s'est 
^« plus particulièrement attaché à l'histoire des bords 
liants do ia Sorgues, et d'après une ancienne tradition du 
))ays conservée jusqu'à nos jours, les Sarrasins, après 
^voir ravagé nos provinces méridionales par le fer et 
la flamme, furent engagés dans une gorge , formée de la 
colline sur laquelle est bâti Saumanes et de celle appelée 
Tantin, ou €ombe de Naud, par l'adresse de Guillaume- 
au-Cornet, prince d'Aquitaine et d'Orange, et Seigneur, à 
cette époque, de Saumanes, Yaucluse, etc., qui remporta 
la victoire la plus éclatante, en faisant rouler sur les Sar- 
rasins des blocs de rochers, masqués par les massifs 
d'yeuses et les vergers d'oliviers, arbres qui semblent se 
plaire encore à croître sur ces rochers. 
Mais avant la bataille, la princesse Aldane, que l'histoire 



— 218 — 

nous apprend être fille de Gharles-lfartel et mère de 
Guillaume-au -Cornet, tremblant sur l'issue du combat 
qui allait s'engager entre l'armée de son fils et ces redou- 
tables ennemis du nom chrétien , avait fait vœu que si fe 
prince retournait victorieux, elle ferait présent d*une 
corbeille d'oranges à la Mère du Christ, honorée dans une 
chapelle bâtie dès le sixième siècle, et qui existe encore 
dans réglise de Saumanes. 

Guillaume ayant donc remporté la victoire la plus si- 
gnalée, la princesse sa mère, pour accomplir son vœu, 
porta elle-même à la procession solennelle qui se fit à ce 
sujet, et à laquelle assistèrent le prince et ses seigneurs 
victorieux,* les oranges promises, dans une corbeille 
d'osier, qu'elle vint déposer sur l'autel de l'antique cha- 
pelle de la Vierge. 

Cette même procession, ainsi que l'offrande des oranges, 
s'étaient perpétuées jusqu'à l'époque de nos désastres révo- 
lutionnaires, mais avec des altérations que devaient né- 
cessairement leur faire éprouver l'ignorance populaire, à 
qui on abandonna dans la suite tout ce qui avait rapport à 
la manière de la solenniser, et le peu d'intérêt que mirent 
les nouveaux propriétaires de la terre de Saumanes à 
éterniser un fait d'armes, auquel leurs ancêtres n'avaient 
pris aucune part; mais on peut attribuer les principales 
causes de ces changements aux interruptions multipliées, 
qu'occasionnèrent les ravages de la peste et les éternelles 
guerres de religion, dont nos contrées furent longtemps Id 
théâtre sanglant. Cette opinion paraît d'autant mieux fon* 
dée, qu'à peine après trente ans écoulés depuis nos dé- 
sordres anarchiques qui suspendirent cette cérémonie, il 
serait difficile de rencontrer â Saumanes des personnes 
qui aient fait partie des chevaliers et des dames de l'of- 
frande, et qui puissent rappeler tous les détails qui l'ac- 
compagnent; ce qui fit désespérer de pouvoir en circons- 
tancier exactement toutes les particularités. 



— 219 — 

Cependant, les habitants de Saumanes, jaloux de per- 
pétuer un fait aussi mémorable, et auquel leurs ancêtres 
ont pris une part bien glorieuse, favorisés dans leur des- 
sein par une longue suite d'années de paix et de bonheur, 
que le règne paternel de Louis XVIII va ajouter à celles 
dont la France est déjà reconnaissante, désirent faire 
revivre cette antique cérémonie, et la rapprocher le plus 
qu'il sera possible de son institution primitive, sans néan- 
moins trop heurter les derniers usages. 



XI 

DONATION DES ÉGLISES DE MANOSQUE AU MONASTÈRE DE YOLX 

(Archives de la Préfecture de Nîmes, H. 167.) (1) 



In nomine sancte et individue Trinitatis. Johs eps. servus 
servorum Dei in sanctimoniis perspicuus et in omnibus ré- 
bus ditissimus a^gue peritissimus in omni opère et sermone 
coram Deo et hominibus. Igitur ego jam i^vefatiis dum 
per multa annorum curricula in hoc caduco seculo consiste 
ubi licitum est operare bonum, sicut ait apis : Egce nung 

TEMPUS ACCEPTABILE, EGCE NUNG DIES SALUTIS. Et SalomOU 

inquit : in omnibus operibus tuis memorare novissima 
TUA. In eternum non peggabis. Et rursus : quodgumque 

i 

(l) Nous devons cette charte si intéressante pour l'histoire 
de la Haute-Provence à l'obligeance de M. l'abbé Albanès, 
pour lequel nos Archives n'ont pas de secret. Mabillon l'a 
éditée De Re Diplomatica p. 614, m lis avec de grandes in- 
corrections. Les différences, entre le texte de Mabillon et 
celui que nous donnons, sont marquées par des caractères 
italiques. 



— 220 — 

POTEST MANUS TUA FACERK, 6TANTER OPBRARE, QUIA NEC 
OPUS, TlEC RATIO, NEC SGIENTIA ERUNT APtJD INFBROS. IdcirCO 

hecaudiens et omnino sciens expavesci diem judicii ubi 
subtiliter perquirentes judicant cuncla, ubi me oportet 
ante tribunal judicis reddere rationem de universis factis, 
dictis, cogitationibusque malis bonisque, insuper de 
ovibus mihi comraissis. Ideoque cognosco casum fragili- 
tatis mee, anxius intra me cogitare cepi quomodo vel 
qualiter operando evadere valeam eterne pêne et adquirere 
(gau)dia sempiterna. Interea ascendit in corde meo ut 
inter alla bona opéra perpétrasse obtima, id est sacra 
monasteria seu regulares canonic(as) tum etiam religiosas 
ecclesias. Verumta(men) ex omni parte perspexi nil al.... 
obtu.,, fuisse faciendum nisi ex hereditate parenium meo^ 
rum, et a priscis temporibus qui jacto templi m Sistarice 
potestate sedis ecclesie fundate sunt, de quibus etiam pri- 
mitus edificare ecclesias in honore S. Dei genet(ricis virjgi- 
nis Marie et B. Johannis precursoris atque baptiste, cum 
baptisterio antiquito, et alia ecclesia tn /ionore SciSte- 
phani prolomartiris, et alia in honore Sci Martini confes- 
soris, in comitatu et episcopatu Sistericense sub mon(te), 
in loco qui dicitur Baulis, cum omnia et in omnibus ibidem 
pertinentibus juris nre ecclesie Sistericensis sedis, quarum 
una cura consilio et adjutorio domni nri et gloriosissimi 
magnifici Karoli piissimi augusti, regularem monasterium 
sancte conversationis B. Benedicti regulam constituimus 
et religioso abbate in eodem loco statuimus, nomine Ade- 
maro, cum ceteris duodecim fribus qui sancte conversa- 
tionis regulam artius et districtius tenendi et custodiendi 
h2ibens scientiam, et concedimus ibi alia écclesia in 
honore S. Saiurnini cum omnia et cum omnibus ad se 
pertinentibus, insuper cum arboribus olivarum ad oleum 
faciendum, ut una medielas ad luminaria concinnanda 
sit de predicta sede Sislericense, et alia médietas de pre- 
falo jamdicto monasterio, et suas ecclesias in opus lumi- 



— 221 — 

narii succendendi. Hec autem dicU ecclesi^ cum colonicis 
et omnibus adjacentiis suis donamus atq. transfundimus 
ad jam predicto monasterio et alias ecclesias que ibidem 
in circuitu ejus sunt ubi inter montes dicitur, cum près- 
biterato et terriloriis suis, sint in poteslate de sacrosancto 
monasterio, et oralores (?) illius. Hoc jam sacrale atq. 
fundato venerabiii loco regulariter et kanonice auctori- 
latis roboratum ibidem constiluimus una cum omnibus 
sibi pertinentibus, vide(licet) terris, campis, silvis, vineis, 
pratis, pascuis, arboribus fructiferis et infructiferis, mo- 
lendinis, aquarumq, cum decursibus earum et quodcumque 

ibidem pertinere légitime illud quod a magnifiée 

Karulo rege pro Dei amore in eodem , est ut 

ab hac die (pre)sente et in perpetuis temporibus h(ec omn)ia 
quod supra diximus sit in pote^tate de predicto monias- 

terio) visus sit usur pare sed reddat 

usq.insempitemum, Ver(umta'^men veneraÇbilis 

pr)esul una cum ecclesiasticis ordinibus omniq. annopas{cali 

solemnitate) sacrum peragendummysterium, (et 

visendi) fratres et reformandi locum, lectionibus vacet et pre- 
dicationibus, verbis instruat audientes, et si quis temeritatis 
causa aliquid deprehendit fallacibus tantorum predicatorum 
duîcedine, , , . . ac emendationis causa ad pristinam 
revertatur salutem, et callidus insidiator verecundus atq, 
confusuft permaneat. Hoc itaque tempore talem constitui^ 
mus auctoritatem, ut successoribus nostris amodo et deinceps 
predecessorum nostrorum talia perquirentes, hac retinentes 
vestigia {juste et lega)liter recto tramite talia peragantur 
obsequia, ut non vituperationis neque deterrime actionis 
causa humillime et conculcate scd gloriose et honoripce a 
priscis temporibus perfrualur et conservetur in secula. 
Hoc itaque jam sacrosancto monasterio cum colonicis et vil^ 
lulissuis et reformatis aecclesiis, sivescarum ecclarum cum 
omnibus rébus earum et illarum pertinendarum in potestate 
et dominatione sint Systericensi sedis, que constructa est in 



— 222 — 

honore Dei genitricis virginis Marie et S, Tyrsi martyris, 
sicut a priscis temporibus consiitutum et consertum est. 
Et ut condecet omnibus ecclasticis rébus, Joanni sanclimi (?) 
et venerabili presuli qui banc auctorilatem constitutam 
fieri et •firmarc et roborare jussit. — Viventius presul 
relegit atque firmavit. — Amantius humilis in Xpo presul 
relegitet Ormavit.— Secundinus eps. prelexit et firmavit.— 
Virmagnus in Xpo presul eidem roboravit. — Bona,,. eus 
prepositus ibidem fuit, — Vuarnerius pr. . . similiter fir. 
— ... domti^archiprbr presens. . . — Aruelmus prbr 
presens fuit — ... tius prbr presens fuit. — Pemo prbr 
presens firmavit. — Engilbertus prbr fir. — Ariberius 
levtta. — Sinibardus levita. — Dadilo qui ibi fuit. — 
Baldoinus. — Roiherii. — Beraldi. — Leutherii. -^ Ra- 
gambaldi. — Ariberti fir. 

Facta bec scriptio vu kl. April. Indictione xi. Anno xii 
Régnante domno Karolo piissimo ac serenissimo Augusto. 
ftberius notarius manu propria rogatus scripsit 



ANNALES DE S.. BERTIN 



(Ces Annales vent de 741 à 882. Elles ont été écrites successivement p&r 
divers chroniqueurs; on attribue à Prudence, évêque de Troyes. Is 
partie de 836 à 861, et à Hiocmar, évêque de Beims, de 861 à 882). 

DCCCXXXVIII 

. . . Intérim Sarracenorum piraticsB classes Massiliam 
Provinciae irruentes, abductis sanctimonialibus, quarum 
illic non modica congregatio degebat, omnibus, et cuncUs 
masculini sexûs clericis et laïcis, vastataque urbe, Ihe- 



— 223 — 

sauros quoque Ecclesiarum Ghristi secum universaliter 
asportarunt. 

DCCCXLII 

. . . Maurorum etiam piralae per Rbodanum prope 
Arelatum delati, cuqcta passim deprœdati impune, oneratis 
navibus regressf sunt 

DCCCXLIX 

. . . Mauri etSarraceni Lunam Italiae civitatem adprse- 
dantes, nullo obsistente maritima omnia usque ad Pro- 
vinciam dévastant. 

DCCCL 

. . . Mauri usque ad Arelatum, nullo obsistente, 
cuncta dévastant. Sed cum redirent, vento contrario rejecti 
et interfecti sunt. 

DCCCLIX 

Piratas Danorum longo maris circuitu, inter 

Hispanias videlicet et Africam, navigantes, Rbodanum 
ingrediuntur : depopulatisque quibusdam civitatibus ac 
monasteriis, in Insula, quas Gamaria dicitur, sedes ponunt. 

DCCCLX 

. . . Hi vero Dani, qui in Rhodano morabantur, 
usque ad Valentiam civitatem vastando perveniunt. Unde 
direptis quaB circa erant omnibus, revertentes ad Insu- 
lam, in qua sedes posuerant, redeunt. .... Dani, qui 
in Rhodano fuerant, Italiam petunt, et Pisas civitatem 
aliasque capiunt 

DCCCLXIX 

Hludovvicus Hludovvici Régis Germanise 

fllius cum Saxonibus contra Winidos, qui in regionibus 



— 224 — 

Saxonum sunt, bellum committens, cum multa strage 
hominum ex utroque parte, quoquo modo victoriam est 
adeptus. Inàeque reversus, Rotlandus Arelatensis Arcbie- 
piscopus Abbaliam S. Gœsarii apud Hludovvicum impera- 
torem et Engelbergam non vacua manu adeptus, in insula 
Camaria nimis undecumquc ditissima , in qua res ipsius 
abbatias plurimae conjacent, et in qua portum Sarraceni 
babere solebant, Castellum opère tumultuario de sola 
terra œdificans, audito Sarracenorum adventu, in iliud 
satis inconsulte intravit : et appellentibus ad Ipsum cas- 
tellum Sarracenis, amplius quam ccc suorum interfectis, 
ab eisdem Sarraceni s est captus, et in eorum nave deduc- 
tus est ac religatus. UndecL. librisargenti, etCL. man- 
tellis, et CL. spatis, et cl. mancipiis. prseter illa quae in 
placito data sunt, ad redemptionem ejus concessa sunt. 
Interea idem episcopus in navibus moritur xiii. Ralend. 
Octobris. Sarraceni autem ingeniose accélérantes de re- 
demptione illius, quasi non possent ibi amplius immorari, 
si illum vellent recipere, redemptores illius redemptio- 
nem pro eo dare accelerarent edicunt. Quod et factum est. 
Et Sarraceni suscepta omni redemptione, miserunt eum- 
dem episcopum sedere in cathedra, indutum vestimentis 
sacerdotalibus, cum quibus captus fuerat; et valut pro 
honore deportaverunt eum in terra a navibus. Redempto- 
res autem illius volentes cum eo colloqui et congrâtulari 
ei, invenerunt eum mortuum. Quem cum maximo luctu 
exportantes, sepelierunt eum x Kaiendas Octobris in 
sepulcbro, quod sibi ipse paraverat. 

DCCCXCI 

... In Italia Sarraceni, oastrum quoddam Fraxenetum 
occupantes, magûo exitio Italise esse cœperunt. 



- 225 — 

xin 

CHRONIQUE DES GESTES DES NORMANDS EN FRANCE 



(Cette chronique va de 833 à 89a). 

Anno Domini dggglix Eo anno Northmanni, ^ 

inter Hispaniam et Africain navigantes , ingrediuntur 
Rodanum, depopulatisque civitatibus ac monasteriis, in 
insula, quae Gamarias dicitur, venerunt. 

Anno DCGCLx lUi vero (Northmanni) qui mora- 

baniup in Rodano, usque ad Valentinam civitatem, devas- 
tando omnia, perveniunt Qua depredata, ad insulam, in 
qua sedes posuerant, redeunt. Deinde Italiam petunt. 

XIV 

LIUTPRAND 

ANTAPODOSIS, id est RETRIRUTIO 



(Liutprand fut d'abord diacre de Pavie, puis éfêque de Crémone. 

n acheva son Histoire rers 958). 

(Liber I) 

1 Ut autem evidens ex innumeris subdatur exem- 

plum, me tacente loquetur oppidum vocabuloFraxmetum, 
quod in Italicorum Provincialiumque conflnio stare mani- 
festum est. 

2. Cujus ut cunctis liquido pateat situs^ quemadmodum 
tepiet latere minime reor, immo melius scire, sicut ab 
ipsis qui vestri sunt tributarii régis, Abderahamem scili- 



— 226 - 

cet, potestis conjicere, mari uno ex latere cingitur, este- 
ris densissima spinarum silva munitur. Quam si ingressus 
quispiam fuerit , ita sentium curvitate tenetur, acutissima 
rectitudine perforatur, ut neque progressionis neque 
reditûs, nisi magno cum labore, habeat facultatem. 

3. Sed occuUo, et, quoniam secus esse non potest, juste 
Dei juditio, viginti tantum Sarraceni lintre parvula ex His- 
pania egressi, nolentes istuc vento delaii sunt. Qui pirate 
noctu egressi, villamque clam ingressi, christicolas, pro 
dolor 1 jugulant, locumque sibi proprium vendicant, mon- 
temque Maurum villulse coherentem contra vicinas gentes 
refugium parant ; spineam silvam hoc pacte majoremet 
spissiorem sua pro'tuitione fatientes, ut si quis ex ea 
vei ramum incideret, mucronis percussione hominem 
exiret : sicque factum est, ut omnis praeter unius angus- 
tissimae viae aditus demeretur. Loci igitur asperitate 
confisi, vicinas gentes clam circumquaque perlustrant. 
Accersitum quam plures in Hispaniam nuntios dirigunt, 
locum laudant, vicinasque gentes nichili se habere pro- 
mittunt. Centum denique tantummodo secum mox Sarra- 
cenos reducunt, qui vef am rei hujus caperent assertionem. 

4. Interea Provincialium, q\xx illis gens erat vicinior, 
invidia cœpit inter sese dissidere, alius alium jugulare, 
substantiam rapere, et quicquid mali excogitnri poterat 
facere. Sed quia pars partem, ut invidia et dolor postu- 
larant, satis sibi facere non poterant, hos quos praedixi- 
mus Sarracenos, non minus callidos quam periidos, in 
auxilium rogat ; cumque his una proximum conterit. Nec 
juvat solummodo proximum trucidare, verum terram 
fructiferam in solitudinem reddere. Sed videamus quid 
justa, secundum quemdam, profuerlt invidia, quam ita 
describens ait : 

Justius invidia nichil est, quae protinus ipsum 
Auetorem rodit excruciatque animum. 



— 227 — 

QusB dum decipere conatur, decipitur ; dum extinguere 
molitur, extinguitur. Quid igitur ? Sarraceni, cùm suis hoc 
viribus minime possent, alteram alterius auxilio partis 
debellantes, suasque copias ex Hispania semper augentes, 
quos primo defendere videbantur modis omnibus inse- 
cuntur. SdBviunt itaque, exterminant^ nil reliqui faciunt. 
Trepidare jam vicinœ caeterae gentes, ^uoniam, secundum 
Prophetam, horum unus persequebatur mille, et duo fuga- 
runt decem millia (Deut. xxxii) Et quare? Quia Deus 
suus vendidit eos, et Dominus conclusit illos. 

5. Hac tempestate Léo Porphyrogenitus.... Constan- 
tinopoUtanae civitatis regebat imperium. Simeon... Bul- 

gariis praeerat Ungariorum gens. . nobis omnibus 

tune temporis habebatur ignota. 

. . . Fer idem lempus Arnulfus rex,. . defuncto Karolo 
praenomine Calvo, Bagoariis, Suevis, Francis Teutonicis, 

Lotharingis, audacibusque principabatur Saxonibus 

Berengarius et Wido imperatores ob regnum Italicum con- 
flictabantur . Formosus. . . papa habebatur. 

(Liber II) . 

43. Sed et Sarraceni, qui, sicut dixi, Fraxinetum inhabi- 

tabant, post labefactionem Provincialium, quasdam sum- 

mas Italise partes sibi vicinas non mediocriter laniabant ; 

adeo ut, depopulatis plurimis urbibus, Aquas venirent, 

quae est civitas 40 ferme miliariis Papia distans. Quae 

etiam, propter thermas miro in tetragonum modo ad lavan- 

dum ihi constitutas^vocabulum hujusce sortita est. Tantus 

enim timor invaserat universos, ut nullus esset qui 

horum praesentiam nisi forte tutissimis prsestolaretur in 

locis. 

( Liber V) 

9. Dum h£C aguntur, montana, quibus ab occidua seu 
septentrionali Italia cingitur parte, a Sarracenis Fraxi- 
netum inhabitantibus crudelissime depopulantur. 



— 228 — 

Quamobrem Hugo rex, consilio accepto, nuntios Cons- 
tantinopolim dirigit, rogans imperatorem Romanon, ut 
naves sibi Grsoco cum igné transmitlat, quas chelandia 
patrio sermone Grasci cognominant. Hoc autem eô fecit, 
ut dum terresiri itinere ipse ad destruendum tenderel 
Fraxinetum, eam partemquae mari munitur Grœci navigio 
obsiderent, eorumque naves exurerent, ac ne ab Hispania 
victus eis aut copiarum subsidia provenlrent, diligen- 
tissime providerent. 

14. Dum haec aguntur, Constantinop. Imp. cum régis 
Hugonis nuntiis suos pariter dirigit, mandans, naves e 
omnia quae desideraret se ei daturum, si nepoti suo par- 
vulo sibi omonimo, Gonstanlini fîlio, filiam suam conjugem 
daret. Gonslantinum autem Leonis imperatoris, non ipsius 
Romanon, filium dico. Très enim hi cum Romano simul 
imperitabant, ejusdem videlicet duo fllii, Stephanus atque 
Gonstantinus, necnon et hic, de quo. in praesentiarum 
sermo est, Gonstantinus, Leonis imperatoris fllîus. Rex 
itaque Hugo, bac audita legatione, directis iterum nun- 
tiis, Romano denuntiat se. légitime ex conjugio fîliam 
non habere ; sed si ex concubinarum filiabus vellet, 
egregiam ei forma posse prestare. Et quoniam Grasci in 
geneseos nobib'tate, non quae mater, sed quis fuerit 
pater, inquirunt, imperator Romanes naves continue 
Graeco cum igné prseparavit, munera maxima misit, atque 
ut illam nepoti suo conjungeret mandavit 

16. Rex itaque Hugo, congregato^xercitu, classibus par 
Tirrenum mare ad Fraxinetum directis, terrestri ipse eô 
itinere pergit. Quô dum Graeci pervenirent, igné projecto 
Sarracenorum naves mox omnes exurunt. Sed et rex 
Fraxinetum ingressus, Sarracenos omnes in montem 
Maurum fugere compulit; in quo eos circumsedendo 
capere posset, si res haec, quam prompturus sum, non 

impediret. 

17. Rex Hugo Berengarium, ne collectis et ex Francia 



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— 229 — 

et ex Suevia copiis super se irrueret regnumque sibi 
auferret, maxime timuil. Unde, non bono accepto consilio, 
Graecos ad propria mox remisit ; ipseque cum Sarracenis 
bac ratione fœdus iniit, ut in monlibus qui Sueviam 
alque Italiam dividunt starent ; ut si forte fiercngarius 
exercitum ducere vellet, transire eum omnimodis prohi- 
bèrent. Eô vero constituti, quam multorum christianorum 
ad beatorum apostolorum Pelri et Pauli limina transeun- 
tium sanguinem fuderint, ille solus soit numerum, qui 
eorum nomina scripta tenet in libro viventium. 
20. Hac etiam tempestate idem rex Hugo Bertam 

filiam suam, quam ex meretrice Pizola ipse genuerat, 

Gonstanlinopolim direxit, Romano parvulo Gonstantini 
Porphyrogeniti filio copulandam conjugio. 



HISTOIRE DE L'EGLISE DE REIMS 

Par Frodoard 



(Frodoard naquit à Epernay en (94, et mourut en 966). 

(Liber IV) 

Cap. 22. Per idem fere tempus Odaîricus Aquensis epis- 
copus, qui ob persecutionem Sarracenorum a sede sua 
recesserat, in Êcclesia Remensi recipitur abHeriberto 
comité, ab celebrandum episcopale duntaxat ministerium, 
vice Hugonis, ipsius comitis filii, tune adhuc parvuli, 
concessa eidem prassuli abbatia S. Timothei, cum unius 
tanlum praebenda clerici. . . . 

Cap. 3î. Synodus postea Virduni habetur, praesidenle 
Rolberto Trevirensi praesule, cum Artoldo Remensi, 
Odalrico Aquensi, Adalberone Melensi, etc. . , 



— 230 — 
XVI 

CHRONIQUE DE FRODOARD 



(La chronique de Frodoard allait de 877 à 966; mais le commencement 
en est perdu; ce qui nous en reste commence en 919). 

An. DCCCCXXIII 

.. . MuUitudo Ânglorum limina S. Pétri orationis 
gratia petenlium inter Alpes a Sarracenis trucidatur.^. 

An. DCCCCXXIV 

. . . . His expletîs, Hungari per abrupta transeuntes Al- 
pium juga veniunt in Galliam : quos Rodulfus, Gisalpinae 
GalliaB rex, et Hugo Viennensis inter angustias collium 
Alpinorum claudunt; unde inopinatô per dévia montis 
evadentes, Gothiam impetunt : quos insequentes prsgdicti 
duces sternunt ex eis quos reperire poterant 

Hungari, qui Gothiam vastabant, pestem quamdam 

perpessi, capitum inflatione et dissinteria pêne cuncti, 
paucis evadentibus, nunciantur esse consumpti. 

An. DCCCCXXXI 

. . . Grsci Sarracenos per mare insequentes usque in 
Fraxinidum saltum, ubi erat refugium ipsorum, et unde 
egredientes Italiam sedulis praedabantur incursibus, 
Alpibus etiam occupatis, céleri Deo propitio internecione 
proterunt, quietam reddentes Alpibus Italiam . . . 

An DCCCCXXXni 

... Sarraceni mealus Alpium occupant, atque vicina 
quaequae loca depraedantur. 



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— 231 — 

An DCCCCXL. 

. . . Collecta Transmarinorum, sed et Gallorum, quaB 
Romam petebat, revertitur, occisis eorum nonnullis a 
Sarracenis ; nec potuit Alpes transire propter Sarracenos, 
qui vicum monasterii S. Mauricii occupaverant. 

An. DCCCCXLII - 

... Idem vero rex Hugo Sarracenos do Fraxinido 
eorum munitione disperdere conabatur. 

An DCCCCLI 

Sarraceni meatum Alpiumobsidentes, a viatoribus 

Romam petentibus tributum accîpiunti et sic eos transire 
permittunt. 

XVII 

EXTRAIT D'UN MANUSCRIT DE LtGUSE DE NARBONNE 

Rapporté par Gatel 



« Gens Barbara et Sarracena Aquensom metropolitanam 
aggressa civitatem, ipsamque capiens, universam supellec- 
tilem diripuit, captivorum multiludînem inde educens ; 
reliqua autem igné et gladio consumpta sunt : virorum et 
mulierum quamplures vives decoriaverunt , ut mos est 
Sarracenorum hominibus nostras gentis facere, sicut ipsi- 
met postmodum vidimus; cujus cladis caîde peracta, 
quam credimus propter peccata illius populi contigisse, 
mox in sua recesserunt. » 



(Histoire de la ville d*Aix, par Pitton). 



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— 232 — 

xvni 

LIVRE DES MALHEURS DE S. GALL 

Par Ekkéhard 



(Ekkéhard était moine de S. GaU.) 

Erat tune Burgundionum rex Conradus adoles- 

cens floridus, S. Adelheid» Imperatricis quidem frater. 
Vénérant quondam Sarraceni navibus in Burgundiam, 
belloque omnia disturbantes , tandem victi in valle 
Fraxnith angustiis tutissima, invito qui tune erat rége, 
consederant ; paceque petita, uxores filîas genlis du- 
cunt , vallem maxim» ubertatis parvis régi reditibus 
datis incolunt. Ad quorum dueem Conradus^ nobili astu- 
tia usus, iegatos dirigit, his verbis : « Ecce Ungri, 
fillones illi fugitivi, nunciis me fatigant, ut sibi pace mea 
vos quidem a tantas ubertatis terra armis expellere liceat. 
Sed vos, si viri estis, obviam illis, me juvante, quantocius 
pergite. Enimvero si vos eos in faciem invaditis, ego eos 
a latere involabo ; -sicque illos, ut confido, profligatos 
exterminabimus. » 

Misit autem et ad Ungros, qui dicerent : « Quare, viri 
fortissimi, mecum armis agere vultis? Expedit enim 
ulrisque nostrûm magis ut pacitici simus. Yenite ergo 
mecum, ethostes meos illos eradamus de terra uberrima, 
vosque ibi considite : sed et insuper Provinciamproximam 
terrsB illi, si mecum in fide senseritis, libens vobis 
tribuam. » 

Gonsenserunt utrimque legationi regias: erumpunt 
Sarraceni de valle Fraxnith confertissimi die et lôco 
çondictis ; occurrere parant Ungri. Rex suis undecumque 



■ — r '*• -■<-■ .. 



— 233 — 

coUectis aciem ordinal, specie velut his et his futnrus 

subsidiis. « Quam acute, inquit, incidant lanceas et gladii 

bodie ostendite, socii niei fortissimî; tam diversorum 

dsmonum utra pars vicerit nemini sit curas. Victores 

' ^sse qui cœperint, tribus vos partibus insilite, parmis 

i*ejeciis ferro utimini ; nullo discrimine trucidetur Sarra- 

cenus e4 Ungar. Nemini illorum misereri certum est, 

quia mei quidem ipsorum miseret nemo. » 

Confligunt tandem in conspectu régis in acie prospec- 
ianlis electissimi satanse milites et filii, neutris cedentibus 
Irucidantur utrimque ut victim». Tandemque rex animo- 
sime pugnantibus, veritus ne utra pars ad ultimum aufu- 
geret, signo dato gradatim velut subsidians supervenit, et 
undique ad hos et ad illos prosternendos turmatim 
omnes circumdedit, fugaeque locum non habentes quos 
non occidit captos Arelato vendidit. Ipse ver6| paucis 
smissis, Deo et S. Mauritio, in cujus ense et lancea ita 
pugnabat, laudibus triumphabat. 



VIE DE S. MAYEUL 

Par le moine Syrus, son contemporain 



( Àcta SS. - T. 2 de Mai). 
(Liber III) 

6. Pro ulciscenda siquidem injuria viri Dei, clade inter 
eos surgente, paulatim cœperunt viribus deflcere, adeo 
ut divîfto se puniri verbere ore proprio faterentur intel- 
ligere. VeiHim nobilissimis viri Dei ditati spoUis, ad Fra- 



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xinetum per consueta dévia expetere prppria aggressi 
sunt cubilia. Tum vero a Christianis itinere eorum explo- 
rato, iter securi per Alpes dum more tenerent solito, 
super se cum impetu venientium auribus a longe exce- 
perunt sonilum, a clamoribus venientium et clangore 
tubarum consonat omne nemus, strepitu coUesque résul- 
tant. Extemplo barbaris gelidus per dura eucurrit ossa 
tremor. Qui divina percussi formidine, nuUum senserunl 
auxilium praeter fugaB praesidium. Gertamen tune magnum 
erat Christianis cum Barbaris fugientibus, et ideo resis- 
tendi mente divinitus absente secedentibus, post principia 
certabant nuda prastendere terga. Fugam tamen diim 
facerenl, mulli capli, perplures vero sunt neci mandati. 
Hi vero qui effugerunt ad tempus dilatam morteaii 
cujusdam promontorii supercilium tutaminis sibi elege- 
runt praesidium. Sed decentius occumberent, si hostium 
inter tela ruèrent, lllud itaque promontorium ita vastis 
rupibus circumeirca videtur subductum, ut praeter unam 
partem latoris devexi, undique facultatem deneget com- 
meandi. Hanc denique partem Christianis obsidentibus, 
cum nullus adesset eis fugiendi aditus, nulloque nostrates 
munere a sui obsidione quivissent avertere, humilem 
locum explorant, quo ad ima se saltibus deponant. Con- 
sequens enim erat, ut ipsi peterent ima, super quos 
superna incubuerat ira. 

7 Vertitur interea cœlum, et ruit Oceano nox involvens 
umbra magna terramque polumque. Conticuere omnes ; 
sed nuUa miseris quies ; ocius accelerare cupiunt nego- 
tium. Denique impedien^e se Satana locum sibi exploratum 
minime adierunt ; sed ab eminentis rupis vertice in imum 
se profundum tota nocte praecipitaverunt. Nostrates au- 
tém, jam die lucescente, cœlestis victoriaô stupentes 

magnitudine, etc Quosdam tamen eorum qui demer- 

sioni se subtraxerunt, in remotiori quodam moiillsiafcere 
offendentes comprehenderunt. Qui salutari se abM depos^ 



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eentes lavacro (hos enim, sicut superius diximus, vir Dei 

de Ghristo verbis edocuit salutaribus] corpori matris uniti 

EcclesisB, quanta inter Barbaros gratia servum suum 

Omnipotens illustravit, soliti erant referre. Optima tum 

spolia colliguntur, aequasquo per partes inter Christi- 

colasdistribuuntur.AstB. Maiolum, corpore licet absente, 

meritis tamen in fugandis hostibus praesenlem , ejus dis- 

tribntionis cuncli qui aderant expertem fore dignum nul- 

latenus judieant. Hujus namque pro ulciscenda injuria 

hostes pessumdatum iri cœlesti testabantur in Victoria. 

Propterea saeros codices , quos Barbari rapuerant B. 

vire, sua pro parte, miserunt. Sic Omnipotens, sui famuli 

meritis prœcipitatis impiis, eliberavit cunctis viam Romani 

itineris. 



VIE DE S. BEUVON 



(Àcta SS. —T. 5 de Mai). 

ô Portitoris illius, qui insuldd inlroitu assidue 

utebatur, conjugem pulcherrimam adamavit rex; quam, 
nec multas divitias, aurum, argentum, vestes pretiosas 
promittendo, nec etiam minitando, flectere potuit. Unde 
vehementer iratus rex, quod precibus et minis non 
potuit, vi tandem potitus est. Tristis itaque effectus est 
portitor, et magis mortem quam vitam desiderans, volve- 
bat assidue qualiter suam posset vindicare injuriam. Et 
post multa, muita revolvens, adportum tandem voluntatis 
adtinxil. Tune puerum ad se accersens quemdam, hune 
precibus monuit dîcens : « Festinus adito Bobonem, 
cujus inclilissima fama tuas, ut credo, jam sœpe perculit 



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